Coups de feu dans la Sierra (Ride the high country-1962)

Deuxième film de Sam Peckinpah, Coups de feu dans la sierra (pour le titre français) fut tourné en 26 jours, à partir d’un scénario retravaillé par le réalisateur qui choisit d’y apporter certaines problématiques qui allaient devenir sa marque de fabrique. S’appuyant sur un duo d’acteurs mythiques (Joel McCrea et Randolph Scott), il amorce une révision du western et de l’image cinématographique de l’ouest américain. Dés les premières scènes, ce tournant réaliste s’exprime par l’intrusion d’éléments détonants : un agent de l’ordre en tenue de policier remplace le traditionnels shérif ; la présence d’une automobile, symbole de modernité ; les vélos bicyclettes côtoient les chevaux, tout comme un chameau participe à une course équestre… Le travail de reformatage est en route, les paysages mythiques de l’ouest, admirablement photographiés et rendus par des amples mouvements de caméra, apparaissant comme l’arrière plan stable d’un genre qui connaît là ses dernières heures de gloire. Le choix de la période automnale renvoie alors au crépuscule du genre, de son image mais également au crépuscule des deux personnages principaux, déplacés dans un monde qui ne les reconnaît plus ou qui ne s’adapte plus à leur propre mythologie et système de valeurs. Dés ce second film, la symbolique Peckinpah se met donc en route, dans une réalisation qui demeure encore marquée par un certain classicisme mais qui dessine néanmoins les futurs motifs et techniques de l’immense œuvre à venir.

Un mariage en désastre, Coups de feu dans la Sierra

Steve Judd, shérif à la retraire et Gil Westrum, son vieil ami sont chargés d’aller chercher l’or d’une communauté de chercheurs et de le ramener à la banque qui les emploie. Accompagnés du jeune et impétueux Heck, ils rencontrent Elsa, qui les suit pour aller se marier à la ville… Entre temps, le mariage est un désastre et les cow boys sont obligés de venir à son secours. Entre temps encore, Gil voudra trahir son compagnon mais échouera dans sa tentative… Le film s’attache dans un premier temps à décrire les relations et les points communs qui unissent les deux amis : le sentiment de solitude et d’abandon, le souvenir d’un passé glorieux mais révolu, la sensation de ne plus être à leur place dans un monde en pleine mutation marchande. Or, ce temps nouveau est comme souvent chez Peckinpah ce qui précipite la trahison de l’un ou de l’autre : Coups de feu dans la sierra est l’histoire d’une amitié impossible, rendue impossible par le mouvement et les circonstances de l’Histoire mais cette impossibilité se retournera néanmoins en unique point de référence par rapport au temps et valeurs passés. Le film déploie ainsi un incroyable sentiment de nostalgie, véhiculé par les deux héros qui semblent dés lors condamnés à mourir : le rideau tombe alors même que Steve s’effondre dans les bras de son ami, fauché dans la fusillade finale. Finalement, au principe de désenchantement succède le rachat final de l’ami qui a trahi, la morale positive du temps passé viendra contredire la cupidité du temps présent…

Une scène nuptiale

D’autres thématiques propres à l’univers de Peckinpah sont ici mises en scène. Le personnage d’Elsa est à cet égard passionnant. Elle quitte la ferme du père (fervent religieux), espace et image de la virginité, de la naïveté d’une nature qui n’a pas encore été pervertie par le monde extérieur pour le camp des pionniers où elle perdra justement toutes ses illusions. Ainsi, la scène nuptiale est un des grands moments du film : son baroquisme, sa noirceur tranchent avec la blancheur de la robe de mariée. L’amour y est dépeint comme un principe bestial, animal, la communauté comme un lieu de dépravation (alcool, prostitution etc.) : le principe de réalité rattrape brusquement cette nouvelle Eve (la thématique religieuse est très présente), confrontée brutalement à la problématique du corps et du désir de l’autre. Coups de feu dans la sierra met ainsi en scène le premier des nombreux viols de la filmographie de Peckinpah. Chez le cinéaste, le parcours initiatique est toujours synonyme de désillusion et de désenchantement, la pureté ne pouvant qu’être salie au contact du monde…

Sur le plan de la réalisation, le film, comparé aux œuvres suivantes de Peckinpah, apparaît beaucoup plus sage, parfois plus traditionnel (voir l’usage du champ/contre-champ, bien différent de ce qu’il en fera par exemple dans La horde sauvage) : le réalisateur connaît sa grammaire et n’instituera son style qu’à coups de petites touches. Mais le tout reste d’une élégance rare, les mouvements d’appareils révélant une maîtrise rare pour un réalisateur aussi jeune. Bref, Coups de feu dans la sierra est un film charnière (à tous les niveaux d’ailleurs) et le coup d’essai est d’emblée un coup de maître. A (re)découvrir !

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