Collision (Crash – septembre 2005)

Passage réussi du scénariste attitré de Clint Eastwood derrière la caméra avec ce film quelque peu désespéré et qui pourrait aisément être mis en regard avec le non moins excellent Babel. Si Collision a reçu l’oscar du meilleur film en 2006, c’est, je crois, parce qu’il cristallise un état social éminemment américain (mais qui ne s’y réduit pas) où la question raciale occupe une place prépondérante et parce qu’après le 11 septembre, la figure de l’autre n’en finit plus d’être perçue sur le mode de la paranoïa ou de la crainte.

Collision c’est une réflexion sur le racisme, l’ignorance et l’hypocrisie

Collision est un film choral qui emploie une structure kaléidoscopique pour rendre compte de l’extrême décomposition des rapports sociaux urbains dans un Los Angeles où la rencontre de l’autre ne peut se faire qu’à travers l’affrontement ou la collision. La fragmentation esthétique renvoie donc à une fragmentation sociale, urbaine, ethnique et territoriale. La question du rapport donc du montage comme mise en présence et en relation des différents personnages est par conséquent l’enjeu même du film. La mise en scène rapproche (voir la superbe scène où Matt Dillon sauve Thandie Newton) ou éloigne (séparation du couple, de la famille, des coéquipiers) selon une mathématique extrêmement huilée, servie par un scénario évidemment brillant dans l’écriture des interactions ordinaires. Chaque personnage occupe un territoire auquel il est assigné et qu’il cherche à défendre : l’espace de la maison, d’une voiture, d’une boutique, d’un quartier. L’autre, lorsqu’il y pénètre, est systématiquement perçu comme une menace, un danger (boutique cambriolée, voiture volée etc.). Le stéréotype prédéterminant la figure de l’autre, la structurant autour de poncifs ethniques (arabe=terroriste, mexicain=voleur, noir=assisté, blanc=oppresseur etc…), oblige à une médiatisation qui trahit la réalité des êtres : on ne connaît de l’autre que l’image sociale dont on l’affuble et ce n’est pas la moindre des choses de considérer que le seul meurtre du film est le fait du personnage le plus ouvert, apparemment le moins en prise aux clichés. D’une certaine manière, le système de représentation impose nécessairement, fatalement sa marque, ce qui donne une responsabilité d’autant plus essentielle aux médias dans la diffusion de cette stéréotypie. On comprend alors le rôle prépondérant de l’épisode du réalisateur télé, obligé de retourner une scène parce que son acteur ne fait pas assez black…Collision n’est dès lors pas qu’un simple essai sur le racisme ordinaire, sur l’ignorance et l’hypocrisie qui cimentent tous les rapports sociaux mais se présente également comme une réflexion sur ses propres modes de représentation.

Collusion, une richesse scénaristique et thématique rare

La réussite du film réside justement dans cette volonté systématique de brouiller l’univocité des représentations : le raciste le plus détestable devient un héros, le politique œuvre pour la communauté noire mais ne se soucie que de son vote, Sandra Bullock est une bourgeoise immonde mais désespérément pathétique… Tous souffrent des préjugés de l’autre mais tous fonctionnent sur des principes identiques, refusent une quelconque remise en question alors qu’ils la demandent à autrui : exemple amusant (car de l’humour, le film n’en manque pas), Ludacris se plaint de la crainte que les noirs suscitent et quelques secondes après braque le couple Frazer/Bullock. Nous vivons les uns avec les autres mais ne nous touchons jamais. Nous nous effrayons mais ne nous connaissons pas. Ne restent que les armes comme régulateur social et comme outil de communication (qui n’en sont bien évidemment pas un)… C’est pourquoi le film est extrêmement désespéré, fataliste en un sens (voir les nombreux signes de cette fatalité, la circularité du film par exemple) même si son dénouement laisse entrevoir quelques signes d’humanité partagée. Mais même là, Haggis prend soin de semer les graines de la discorde : aussitôt libéré, un clandestin (un esclave) va occuper sa place (son territoire), celle d’un sdf qu’on ne regardera sans doute pas ; Sandra Bullock reconnaît sa solitude mais son mari raccroche après un rapide « Je t’aime » ; puis finalement, une nouvelle collision… La multiplicité des personnages, des itinéraires personnels permet par conséquent d’éviter tout happy end unificateur, happy end impossible à la vue de la forme du film et du discours développé.

Le film est brillamment interprété (mention spéciale à Dillon et Ludacris), bien ficelé, même s’il est parfois trop démonstratif. Etat des lieux assez angoissant des rapports sociaux et inter ethniques et qui ne doit en aucun cas se réduire aux seuls Etats-Unis, sa principale qualité repose selon moi dans la mise en scène des systèmes qui organisent nos représentations et nos rapports avec les autres. Je l’ai d’ailleurs trouvé encore meilleur en le revoyant et chose rare, l’émotion est restée toujours aussi forte. Bref, un excellent film qui aborde des questions qui nous concernent tous. Un film qui donne à penser, grâce à une richesse scénaristique et thématique rare.

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