Collateral (2004)

De Michael Mann. J’ai revu hier à la Cinémathèque de Toulouse, Collateral, film qui m’avait fait une très bonne impression à sa première vision (sur petit écran), impression confirmée après l’avoir revu sur grand écran.

Un simple plan narratif et scénaristique avec Collateral

Même si certains aspects de l’histoire (du moins dans son déroulement, ses rebondissements) peuvent constituer la faiblesse du film, il faut d’emblée dire que son intérêt se situe à un niveau autre que le simple plan narratif et scénaristique. Collateral est avant tout une histoire à trois personnages: Max joué excellemment par Jamie Fox, Vincent, incarné par Tom Cruise, écho lointain au Samouraï de Melville et Los Angeles, dont le portrait se dessine en creux. Ainsi, la réalisation travaille à enchâsser différentes échelles d’espaces (ce qui se traduit donc par un travail sur l’échelle des plans avec alternance entre plans larges, aériens et plans serrés, entre également plans longs et plans courts) où se meuvent les personnages, leur relation avec l’autre et avec leur environnement. Premier espace: la ville et plus précisément le centre ville (Downtown) qui est ici un espace déserté, vide. Le choix de la mise au point indique bien le parti pris de Mann : il arrive très souvent que la mise au point se fasse sur l’arrière plan, le décor, laissant alors les visages des protagonistes flous, négligeant l’importance traditionnelle du premier plan. La ville est personnage: on en parle dans le film (premier échange des deux protagonistes), on la parcourt, la traverse d’où l’importance de la voiture comme “moteur” du film: elle est ce qui fait avancer l’action, elle est même au coeur de l’action et constitue le second espace du film. Lieu de repos, de protection, de coupure avec le monde de la ville, elle constitue un espace privée où justement les personnages peuvent livrer leurs confidences. Espace de repos mais paradoxalement de tension : le film est un huis clos enchassé dans le large espace de la ville, la relation des deux personnages est un rapport de force, de pouvoir et de domination

Collateral: Le monde contemporain et urbain

Max et Vincent, voilà sans doute ce que je préfère dans ce film : leur relation y est au centre. Relation qui se fonde avant tout sur l’ambiguïté et l’ambivalence : Max condamne Vincent mais n’en demeure pas moins fasciné (la scène avec Felix où il prend l’identité de Vincent est en effet hyper importante, car signifiant à la fois un partage de responsabilité dans le déroulement de la soirée et indiquant également l’assimilation des deux figures, l’altérité initiale n’étant, au finale, plus si évidente que cela…), Vincent le considère comme ami, rentre dans son espace le plus privé (la cellule familiale)… Car Los Angeles est d’abord un espace peuplé de solitudes d’où la rencontre inattendue de ces deux monades que sont Max et Vincent, condamnés à rester étrangers l’un à l’autre, chacun faisant son job jusqu’au moment où l’événement a lieu, liant le destin des deux personnages, créant les conditions de leur relation. Vincent reste le plus mystérieux et relève pour moi de l’archétype (comme le personnage melvillien du Samouraï donc) : il est fantomatique et ne révèle un état émotionnel que lorsque son boulot est entravé (scène finale par exemple). Assimilé à la figure du loup (scène quasi surréaliste où le temps est littéralement suspendu, moment métaphorique qui met en lumière l’esprit prédateur de Vincent derrière le vernis de son attitude), il est une surface, un visage sans âge (les cheveux gris!) qui se coule dans l’anonymat global de Los Angeles : il finira par mourir comme il l’avait annoncé, dans l’anonymat du métro, seul dans un espace déserté… Max quant à lui incarne une forme de léthargie californienne : son projet ne reste qu’à l’état de projet, sa vie n’est que routine, attente et passivité (cette question est posée à l’intérieur du film) et c’est justement Vincent qui le ramène à la vie, qui lui redonne le sentiment de la responsabilité pour l’autre… Il incarne donc ce personnage typique du cinéma ordinaire, l’individu ordinaire qui devient héros sous le poid des événements.

Film jouant parfaitement sur le mélange des tons, sur la tension entre moments de latence et expressions, explosions de violence, film pourvu d’une photographie superbe, Collateral prouve si besoin en était que Michael Mann est peut être l’un des réalisateurs américains les plus doués actuellement. Géographe de l’urbain, peintre donc de l’urbanité et de la solitude, capable de jouer avec les codes du thriller, le réalisateur nous offre ici un film sur l’individu pris dans une ville gigantesque, déstructurée où l’autre reste tout à la fois énigme, objet de fascination et de répulsion. Collateral prouve également qu’un film ne peut se juger uniquement sur le plan de l’histoire et que la réalisation reste avant tout l’art de montrer autrement notre monde contemporain et urbain.

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