C.R.A.Z.Y (mai 2006)

De Jean-Marc Vallée. Plébiscité par le public et la critique, C.R.A.Z.Y, c’est un peu le film surprise de l’année dernière (2006), régulièrement mentionné et bien placé dans tous les classements de fin d’année. Il faut dire qu’il a toutes les qualités du film générationnel : BO efficace, personnages atypiques et trajet d’une famille au gré de l’Histoire et des évolutions culturelles. On devine en effet qu’à travers l’histoire de la famille Beaulieu, c’est sans doute l’évolution de la société québécoise qui est peinte.

C.R.A.Z.Y décrit un portrait de famille de 1960 à 1980

Le film s’attache donc à détailler un portrait de famille sur plus de 20 ans (de 1960 aux années 80). Zach est l’avant dernier d’une fratrie de 5 garçons. Elevé entre une mère aimante et un père bourru, il devra apprendre à assumer son homosexualité naissante, à composer avec elle, à l’accepter. Mais le plus dur sera de la faire accepter aux autres et surtout à son père qui continue à la percevoir comme une anomalie, comme une maladie. Le premier bon point du film réside dans son refus du récit de vocation ou plutôt dans le choix de montrer les hésitations de Zach, sa difficulté à reconnaître et à appréhender sa « différence ». Le film met assez bien en scène l’évolution des rapports entre le père et le fils (film sur la filiation donc) ainsi que le poids du carcan social imposant les critères de ce qu’est ou n’est pas la normalité. Le grand sujet du film est d’ailleurs là : la difficulté à définir son identité profonde quand on la confronte à une extériorité contraignante et normative. Le fait que Zach soit asthmatique se présente alors comme la métaphore d’un individu qui peine à respirer dans une société et un cadre familial étouffants. Néanmoins, le réalisateur a su trouver le ton juste pour montrer comment le sentiment filial, fraternel, paternel (bref familial) consiste aussi et surtout à dépasser le poids de l’extériorité pour accepter l’autre tel qu’il est.

Un film agréable qui s’ouvre sur des questionnements plus universels, C.R.A.Z.Y

Le film profite également d’un traitement soigné des seconds rôles : le frère toxicomane offre ainsi une alternative tragique au sort et aux difficultés existentielles de Zach, il permet également d’affiner la thématique de la famille qu’on ne choisit pas mais à laquelle on est nécessairement attaché. Le réalisateur apporte aussi un soin particulier à la peinture des ambiances d’époque par le choix d’une BO évolutive (Pink Floyd, David Bowie… s’opposent à la tradition Aznavour du père) et par une attention particulière accordée aux modes vestimentaires d’époque. Tout travaille à créer une atmosphère où la sensation prédomine pour susciter un sentiment latent de nostalgie que la voix off ne fait que renforcer. Autre aspect intéressant. Il me semble que les symboles religieux abondent et sont souvent rattachés au personnage de Zac (jusqu’à la traversée du désert, de trop selon moi…), ce qui, convenons-en, est une manière bien sympathique de se moquer de l’institution. Or, la mère, personnage le plus religieux, est aussi celle qui accepte le plus facilement la sexualité de son fils : ce choix de ne pas la transformer en grenouille de bénitiers permet sans doute de nuancer le propos du film et de s’ancrer dans une sensibilité avant tout individuelle.

Il y a un vrai don de Vallée pour la comédie humaine, pour la peinture des émotions et des difficultés des individus. On regrettera quelques errements (vraiment le désert, too much) mais on appréciera son talent pour saisir les visages et pour composer et représenter l’espace familial. Bref, un film agréable, qui repose avant tout sur le principe d’identification qui animera à n’en pas douter bon nombre de spectateurs. Car la force du film est sans doute de ne pas restreindre son propos à la quête de l’identité sexuelle mais bien au contraire de s’ouvrir sur des questionnements bien plus universels.

P.S si vous pouvez, trouvez une version sous-titrée, le québécois, c’est parfois dur à comprendre et à suivre ; )

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