Bug (février 2007, dans les salles et chaudement recommandé!)

Retour en force et en forme de William Friedkin avec Bug, film aussi éprouvant que passionnant, véritable claque ciné du premier trimestre et que je vous invite grandement à aller voir ! L’histoire en quelques mots : Agnès vit seul dans un motel miteux perdu en plein désert. Hantée par le kidnapping de son enfant, elle redoute la visite de son ex-mari, Jerry, violent et brutal. Elle rencontre alors un vagabond, Peter, auquel elle s’attache petit à petit au point de le suivre dans sa folie : les deux personnages croient en effet découvrir de mystérieux insectes, cachés sous la peau et produits d’expérimentation de l’Etat…

Bug, un film éprouvant

Si j’avais à donner un point de repère dans la filmographie de Friedkin pour appréhender Bug, je choisirai bien évidemment de citer L’exorciste, qui mériterait d’ailleurs d’être comparé en détails avec ce nouvel opus parfaitement et totalement friedkinien. Nous retrouvons en effet la thématique d’un Mal contagieux (ici, la folie, la paranoïa qui renvoie à l’inévitable « Amérique d’après le 11 septembre ») qui va élire domicile dans un foyer faible et donc d’autant plus vulnérable. Premier plan : panoramique puis zoom qui resserre le décor à la seul chambre de motel d’Agnès. Une force inconnue mais que l’on devine malfaisante s’approche (souvenez-vous de L’exorciste qui reprenait cette dynamique autour de la fenêtre de la chambre de la pauvre Regan). La chambre de Regan tiens donc… N’est-elle pas devenue l’espace étouffant, le huis clos de la chambre d’hôtel ? Peter va pénétrer à l’intérieur de cet espace et avec lui c’est la démence qui s’introduit dans l’espace d’Agnès. La contagion est en marche : de l’extérieur à l’intérieur du foyer, puis de l’intérieur du foyer à l’intérieur du personnage lui-même. La force d’incarnation du film provient naturellement du portrait d’Agnès qui précède puis entoure la rencontre : personnage coupable (elle n’a pas retrouvé son fils), faible, toxicomane, elle est un terrain privilégié pour le Mal à venir. Les cartes sont dés lors redistribuées : le Mal n’est pas tant ce mari violent que cet autre apparemment rassurant et qui lui va devenir effectivement dangereux…

Une folie de paranoïaque dans Bug

A quel moment bascule-t-on dans une folie partagée ? Première étape : c’est le retour de l’ex-mari, la gifle reçue qui déterminent un besoin d’être protégé mais également de partager une douleur. Seconde étape : Peter et Agnès font l’amour. La réalisation et le montage insistent sur la transmission de la folie par l’insertion d’images d’insectes en pleine éclosion. Troisième étape : Peter commence à délirer, Agnès hésite puis accepte de voir avec lui ce qui n’existe pas. Tous les éléments de la paranoïa sont là : percevoir des signes qui n’en sont pas (voire les scènes hallucinées où la chambre semble assaillie de toutes parts), voir ce qui n’existe pas (Peter explique d’emblée qu’il voit des choses que les autres ne voient pas), puis articuler des éléments inarticulables entre eux pour créer une histoire qui n’a de cohérence que pour des personnages fous, soucieux de donner un sens à leur douleur (quand Agnès se convainc que son fils a été enlevé par le gouvernement etc.) d’où l’importance accordée aux scènes retranscrivant des délires verbaux… Le décor évolue par rapport à cette folie grandissante : couleurs plus ou moins naturelles, puis couleurs chaudes, puis couleurs froides avec un enfermement de plus en plus grandissant lui aussi (plus personne n’entre sous peine d’être tué) : la chambre est le lieu de la folie, l’extériorisation du délire des personnages, le témoin de leur glissement progressif. La réalisation suit au plus près ces personnages : caméra portée, tremblante qui ne peut se stabiliser, se poser un seul moment ; réduction au maximum des focales ; filmage au plus près… Le corps devient dans ce dispositif le lieu où la folie se fait mutilatrice et auto destructrice (scène hallucinante, limite insoutenable où Peter s’arrache une dent…). Le corps de Peter est mutilé comme celui de la petite Regan a pu l’être, le Mal ne peut être expulsé qu’à travers une violente déflagration (Karras se jetant par la fenêtre).

Il est bien évidemment possible de voir dans ce film la peinture d’une Amérique malade, paranoïaque, qui retourne contre elle-même sa propre folie. Sa faiblesse, ses peurs en font un terrain d’autant plus susceptible de recevoir le Mal et la démence, d’être réceptif à tous les types de propagande ou d’absurdités. C’est là une lecture contextuelle qui n’épuise en rien la force de Bug, film hallucinant, nerveusement exigeant mais qui réserve une expérience puissante et originale.

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