Bubble (mai 2006, en DVD): Histoire(s) de bulle(s)

de Steven Soderbergh. Bubble, c’est l’histoire de gens qui n’ont plus grand-chose à vivre. C’est l’histoire de gens qui ne peuvent pas sortir de leur bulle et qui semblent condamner à y rester enfermés quand bien même un événement brutal aurait pu la faire exploser… Dans une petite ville, Martha et Kyle travaillent dans une des rares usines encore en activité (confection de poupons). Rose, jeune mère célibataire, est engagée et va venir perturber la relation établie entre les deux personnages. Un matin, on la retrouvera assassinée chez elle…

Bubble, c’est une Histoire de bulles

Tout dans ce film est histoire de bulles. La première bulle est celle formée par la petite ville qu’habitent les personnages. Tout y est désespoir et vacuité. La monochromie des lumières, la multiplication des lieux désertés en font un lieu déshabité, vidé de sa substance (sensation renforcée par l’usage du grand angle et par la multiplication de plans d’ensemble) où les personnages semblent définitivement condamnés à la solitude. La bulle y est donc également bulle économique et sociale : la vie sociale est rythmée par la vie professionnelle, seul lieu et moment de socialisation possible. Ainsi, le film fonctionne sur un principe de répétition : répétition des mêmes trajets (du foyer au travail, du travail au foyer avant d’aller se coucher), répétition des mêmes gestes mécanisés qu’ils soient pris dans le contexte du travail (soit la reconduction constante et aliénante des mêmes gestes techniques) ou dans le contexte familial (répétition de certains rituels, pour Kyle, arrivée, bonjour à sa mère prostrée devant la télévision ; pour Martha, préparation du petit déjeuner pour son père alité) et donc, conséquence logique, répétition des mêmes cadres et cadrages, des mêmes scènes et motifs (junk food, fumer une clope etc). Le film exclut délibérément tous les mouvements de caméra : ce monde est un monde clos, figé, privé de toute dynamique.

Bulle de sociabilité laisse place à des bulles individuelles

Dés lors, la bulle que constitue le cercle de sociabilité à l’usine (soit le trio que constituent les personnages) laisse place à d’autres bulles plus individuelles et qui ont toutes pour point commun le lien familial. Kyle vit encore avec sa mère, Martha s’occupe de son père et Rose de sa fille soit trois rôle familiales, soit trois modes de vie familiale : le fils, la fille, la mère et bien évidemment c’est la mère qui reste la plus indépendante par opposition aux deux autres personnages. Or, nous voyons clairement que ces bulles ne font que se regarder (le film multiplie les plans suggérant que l’on est, en définitive, que le spectateur de la vie des autres –voire la posture de Martha au moment de l’altercation qui oppose Rose à son ancien petit ami) et ne rentre jamais totalement en communication. Les relations semblent toujours faussée : Kyle cherche une petite amie, mais Rose en profite pour le voler ; Martha est jalouse de la relation naissante entre Kyle et Rose, celui-ci la perçoit comme une amie, elle cache difficilement un autre degré de sentiment. Ainsi, le personnage est lui-même enfermé dans sa propre bulle : voire la solitude de Kyle dans un bar rappelant Hopper (le film rappelle globalement le travail d’Hopper, notamment dans sa manière de construire l’espace).

Martha quitte sa cellule familiale pour rejoindre la cellule d’une prison

Ici, le meurtre est censé briser, faire exploser ces bulles mais il n’en est rien. Nous devinons très vite qui a tué Rose (Martha). Or, cette évidence paradoxale (folie dans la normalité) ne semble rien changer à la vie de chacun : l’usine fonctionne en remplaçant très rapidement Martha, autrement dit, la vie économique suit son court, les corps travailleurs sont interchangeables et fonctionnels comme les poupons confectionnés ; Martha quitte sa cellule familiale pour rejoindre la cellule d’une prison. Le dernier plan l’enferme derrière les barreaux : image concrète de l’aliénation finale du personnage, de son enfermement constant dans sa solitude (solitude qui ne se communique pas) et dans ses névroses.

L’image des poupons apparaît dés lors assez claire et significative : ces personnages n’ont pas de vie, ne sont que des fonctions ou des formes humaines sans vitalité, des formes désincarnées. L’aliénation est tout à la fois professionnelle, familiale et économique (incapacité à mettre de côté un pécule). Mais ces formes sont des êtres souffrants, défigurés par le contexte dans lequel elles s’inscrivent (c’est là je crois le sens de tous ces poupons défigurés qui occupent le générique de fin).

Bubble est une intéressante plongée dans un univers dépressif, sombre où les liens sociaux sont réduits au plus petit dénominateur. Le film est court (1h14) mais incisif, la mise en scène y est brillante. S’en dégage une extraordinaire impression de réalité grâce, notamment, au choix d’acteurs non professionnels et à l’improvisation des dialogues. A voir donc !

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