Boulevard du crépuscule (Sunset boulevard, 1950)

Monument des années 50

de Billy Wilder. Je viens à l’instant de voir (enfin!) ce chef oeuvre absolu qu’est Sunset Boulevard, véritable monument des années 50 et qui n’a vraisemblablement pas pris une ride. L’histoire y fait se confronter deux mondes, l’un achevé, celui du cinéma muet, incarné par le personnage d’une ancienne star (désormais oubliée) du muet, Norma Desmond, jouée par Gloria Swanson ; l’autre contemporain du tournage du film, celui du Hollywood des années 40 et du début des années 50, symbolisé par le scénariste Gillis (William Holden). Le film tient donc tout à la fois de l’autopsie que de l’étude sociologique d’un milieu particulier, régi par des règles particulières. Peignant le passage du statut de scénariste d’une star attendant en vain son come back au statut de gigolo, le film propose une vision cynique du monde hollywoodien, en perpétuelle évolution et qui laisse sur le côté anciennes stars et scénaristes minables. Ici, le parcours de Gillis est celui d’une décadence progressive, d’un avilissement moral qui lui coutera la vie. La question posée pourrait être la suivante: jusqu’où l’homme peut-il aller lorsque qu’il connait une période de crise tant financière qu’existentielle?

Scène de jeu

La rencontre de Gillis avec l’ex star marque son entrée dans un jeu de postures et de représentations mensongères, jeu tout à fait symbolique du fonctionnement hypocrite et destructeur d’Hollywood. Ce qu’il va partager, c’est une fiction dans laquelle s’est enfermée Norma Desmond : fiction égocentrique et narcissique d’une star oubliée qui croit toujours être en haut de l’affiche alors qu’elle n’est, au final, qu’au crépuscule de son existence. Hollywood se révèle alors n’être qu’un jeu de rôles, de caractères où l’image de soi est tout aussi inventée, fabriquée qu’un personnage de film. Le jeu de Gloria Swanson en témoigne: sa version pathologique de la grammaire actoriale du muet nous montre un personnage enfermé dans un double rôle, à la fois celui d’une star qui doit obéir à l’image que l’on a pu avoir d’elle (autrement dit, d’une star qui doit rester en accord avec le mythe hollywoodien qui n’existe justement que par l’image) mais aussi celui de l’actrice du cinéma muet qui n’a précisément pas pris le tournant du parlant, ce que différentes scènes suggèrent (mais également l’expression de “statue de cire” employée par Gillis). Le film me semble radicaliser cette vision d’une folie sous jacente au monde hollywoodien qui fait de ses stars de pures images, de pures icones devant rester enfermé dans cette même image sous peine de perdre l’essence d’une identité qui est finalement construite de toutes pièces. D’où la scène finale où Norma Desmond croit enfin retrouver les lumières des studio alors qu’elle ne fait face qu’aux lumières des journalistes venus filmer la décrépitude de la star déchue, d’un côté, une actrice croyant encore à son mythe, de l’autre, des journalistes venus entériner la mort d’une image qui a depuis des années céder la place à bien d’autres images. Hollywood, semble nous dire Wilder, est une machine à créer et à détruire du rêve: le crépuscule est celui de la plupart des stars, devant irrémédiablement laisser la place à d’autres stars…

Une amertume

Le manoir dans lequel habite la star symbolise la mort du muet : le temps semble s’y être arrèter, ce décor est une fiction, au même titre que les décors que traverse un instant Gillis au coeur des studios de la Paramount. Néanmoins, on sent toute l’affection de Wilder pour cette période, en témoignent les nombreuses références à l’esthétique muette qui parsèment le film : éclairage, jeu des acteurs, cadre par moment expressioniste, présence d’anciennes gloires du muet (je pense à la mémorable partie de cartes où se croisent Buster Keaton, Eric Von Stroheim…). Mais malgré tout, le sentiment qui domine est celui de l’amertume, de la distance (cynique?) face à cette industrie du rêve qui sait si bien cacher sa face obscure et auto destructrice. L’on comprend alors comment Sunset Boulevard a pu servir de référence primordiale pour le Mulholland Drive de Lynch puisqu’il était déjà porteur de thèmes (le rapport en tre folie et réalité par exemple) que Lynch allait savoir s’approprier avec brio. La satire est féroce (on n’en trouve un équivalent lointain avec The palyer de Robert Altman) et désespérée malgré l’aspect policé des apparences (tout est affaire d’apparences, savoir les garder ou les traverser). Encore une fois, la noirceur du propos n’a dégale que la maîtrise technique du cinéaste, tout était donc réuni pour faire de Sunset Boulevard ce chef d’oeuvre définitivement intemporel…

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