Blood and bones (juillet 2005)

de Yoichi Sai. Blood and bones s’inscrit pleinement dans le genre de la fresque en conjuguant registre familial, arrière plan historique et esthétique très (trop ?) classique. L’histoire se déroule sur un temps long (de 1924 à1984) au même titre que sa durée filmique (2h20) et prend pour objet un jeune paysan coréen (Kim Shum) qui émigre au Japon pour y assouvir sa seule obsession : faire fortune.

Blood and bones: fortune, solitude

Le film dessine la trajectoire de ce personnage charismatique, brutal qui fera fortune mais se condamnera à la solitude, revers d’une vie faîte de domination, construite dans et par la violence. Le réalisateur peint son personnage comme une pure volonté, un pur désir qui cherche coûte que coûte à s’assouvir. Cette dépense d’énergie est l’un des sujets central : elle tend à s’affranchir de toutes les frontière extérieures à l’individu, qu’elles soient d’ordre éthique, économique ou plus globalement sociale). Son rapport au monde ne se traduit dés lors que par la violence (le film s’ouvre d’ailleurs sur le viol de la mère, la cellule familiale sera le premier espace touchée par la brutalité) : chaque espace pénétré par Kim, chaque relation (familiale, amicale, amoureuse) seront contaminées par cette violence, tout ce que touche Kim est marqué du sceau de la mort et de la souffrance. Kitano, comme à son habitude, est impressionnant de présence et donne toute sa démesure à son personnage. Son jeu, très physique, et pourtant incroyablement intériorisé (peu d’expressions sur le visage, une colère intérieure qui ne s’extériorise que par le corps et le cri) convient parfaitement à cette incarnation d’une violence primale et instinctive.

Violence: fureur et obsession

L’intérêt du film ne s’arrête pas pour autant au portrait de Kim. Sa violence fait ainsi écho à la manière dont le Japon a pu exploité la main d’œuvre coréenne, à la manière dont la relation des deux peuples s’est construite dans la violence et le mépris mutuel. Cette relation est d’ailleurs au cœur du film. La question de l’intégration des coréens à la Nation japonaise (qui ne s’est faite pleinement que pour le temps de la guerre…) occupe le premier tiers du film puis reste en filigrane tout au long de son déroulement. Dés lors, Kim incarne une forme de réponse à la difficile intégration coréenne : sa fureur, son obsession répond à un désir de faire partie de ce pays (pays qu’il quittera néanmoins) et de lui rendre, littéralement, la monnaie de sa pièce. Kim suit d’ailleurs certaines étapes du Japon d’après guerre. Avec lui, nous voyons la naissance d’un capitalisme sauvage illustré par la façon dont il exploite et traite sa main d’œuvre (brimades, pas d’heures sup’ payées, insultes etc.). Il accompagne alors l’évolution de cette nouvelle économie : il passe de l’usine à l’usure, profitant des malheurs d’autrui avant de finir par se lier aux yakuzas, ultimes avatars d’un capitalisme dégénéré. Une scène nous montre l’assimilation de l’argent à son sang comme si sa vie n’était pour lui que l’expression d’une fortune à amasser…

Univers shakespearien, Blood and bones

D’autres problématiques affleurent dans le film : le rapport des émigrés coréens à la Corée du Nord, à l’utopie qu’elle représente ; la question d’un état social se structurant autour de la violence (la première violence étant celle qui s’attaque au femme, du cœur du modèle patriarcal) ; la problématique très shakespearienne du désir de pouvoir et de domination. Le film m’a d’ailleurs fait penser à l’univers shakespearien : Kim se constitue un royaume mais finit par devenir un vieux fou pathétique et solitaire, la famille est marquée par un destin tragique (nombreuses morts, nombreux suicides qui sont autant de conséquences de l’attitude du père). Sur un plan purement esthétique le film déçoit. La réalisation est trop monolithique et statique, prenant volontiers la forme d’une accumulation de tableaux. L’habillage musical évoque quant à lui des tonalités surannées… Le film est scandé par les accès de violence de Kim qui deviennent très rapidement répétitifs et par moments lassants. Néanmoins, la prestation de Kitano rattrape le tout grâce à son pouvoir de fascination car au final, son personnage reste un mystère au même titre que sa violence qui tout en pouvant s’expliquer (radinerie, appât de la fortune etc.) demeure assez incompréhensible. Bref, la richesse du contenu aurait mérité un traitement plus inventif…

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