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Blade Runner (1982)

De Ridley Scott. Chef d’oeuvre du cinéma de , un de mes films cultes à vrai dire, qui procure à chaque visionnage toujours la même admiration et la même émotion. Alors ça mérite bien un développement plus long que d’habitude! Commençons par l’aspect plastique et urbain du film.

Blade Runner ne propose qu’une vision sélective du futur possible de Los Angeles, une vision se définissant plus selon certains canons esthétiques de la science-fiction que selon une étude véritable de l’urbanisme de la mégalopole californienne. Le Los Angeles de Ridley Scott correspond en effet au fantasme moderniste de la ville décadente, s’appuyant sur une vision hypertrophiée des grands centres ville que sont Manhattan ou Downtown L.A. et se structurant selon un modèle générique hérité du Metropolis de Fritz Lang.

Los Angeles dans le film

Ainsi, cette mégalopole futuriste se définit d’abord comme un espace clos : la pluie qui tombe tout au long du film, l’absence de lumières naturelles (avec pour contrepartie la surreprésentation des lumières artificielles, néons, publicités etc…) renforcent le sentiment d’isolement et d’enfermement… Le seul ailleurs évoqué par le film prend les traits d’une publicité vantant les mérites d’un « off world » que bien évidemment le film ne montrera pas et qui restera donc hors champ… Fidèle à la vision de Fritz Lang, Los Angeles se structure principalement selon un axe vertical qui oppose les constructions toute en hauteur (dont la pyramide néo maya de la Tyrell corporation est l’emblème) à la crasse et à la décadence du Chinatown terrestre. La hiérarchie sociale est avant tout une hiérarchie spatiale et verticale : les riches en haut et les pauvres en bas, la hauteur est le lieu de création d’une forme de perfection (le réplicant), le bas illustre l’existence d’un monde perverti. Deux esthétiques mettent en image cette opposition : la pyramide Tyrell vue de l’extérieur baigne dans une lumière chaude (jaune lumineux), à l’intérieur, elle laisse place à un ensemble de pièces spacieuses, fortement structurées par une architecture ordonnée et habitée par un nombre réduit de personnages. Par opposition, les rues de Chinatown (et plus globalement de Los Angeles) laissent place au désordre, le cadre est saturé d’éléments, de personnages et de mouvements. L’obscurité domine et le vide se raréfie : le bas est un espace apocalyptique et anarchique, peuplé d’une masse métissée. Le film radicalise alors la vision d’un Los Angeles multi culturel : tous les types nationaux, toutes les langues se rencontrent dans les rues de Los Angeles, sentiment renforcé par la musique de Vangelis qui mêle variété américaine, sonorités asiatiques et orientales.

Film noir

Là où le Los Angeles réel s’est développé selon un étalement et une expansion horizontale, celui filmé par Ridley Scott semble indiquer une hypertrophie du quartier Downtown, la population s’entassant dans un espace restreint. Par petites touches, Ridley Scott évoque la question sous jacente du surpeuplement. On peut en effet apercevoir à deux ou trois reprises une publicité mettant en scène une femme orientale, portant l’habit et le maquillage de la geisha, avaler une pilule puis sourire. Cette pilule n’est autre qu’une pilule contraceptive visant à contrôler l’accroissement de la population sur terre…Cette publicité trouve alors un écho dans les paroles de J F Sébastien, généticien habitant un quartier déserté et précisant à la « réplicante » Priss que dans son quartier « il n’y a pas de crise du logement »… Ce Los Angeles a donc définitivement plus à voir avec le Japon urbain qu’avec la réalité de la mégalopole californienne : l’omniprésence de personnages, de références et de publicités asiatiques, le choix de Chinatown sont autant d’indices qui prouvent, si besoin en était, que pour Scott le vrai visage de l’Enfer moderne et urbain est à chercher du côté du Japon, ce que confirmera l’une de ses réalisations suivantes, Black Rain, polar urbain tourné en 1989 et qui prend pour terrain la ville d’Osaka, occasion nouvelle de rendre visible une forme terrestre et contemporaine de l’Enfer urbain. Ce film noir, déplacé dans l’univers de la science fiction, n’est au final pas tant la représentation d’un Los Angeles futur que la compilation de certaines angoisses urbaines, le film venant donner une forme sensible à la solitude, au sentiment d’écrasement provoqués par la ville et l’hyper promiscuité humaine.

L’humanité dans Blade Runner

Blade Runner est également une réflexion sur l’humanité ou plus exactement marque le parcours vers cette humanité. En effet, les réplicants sont des images de l’homme certes mais l’homme les retranche de la catégorie de l’humain. Tout le film nous montre alors comment le sentiment de l’humanité existe malgré tout chez le réplicant à travers son expérience de l’émotion et du temps (la question de la survie est aussi une question de reconnaissance de l’humain, de revendication existentielle “Nous ne sommes pas des robots”, “je pense donc je suis” disent tour à tour Priss et Batty). Ainsi, le film met ainsi en scène le retournement de la créature contre son créateur incapable de lui apporter l’immortalité: Roy Batty, mi ange mi démon (impeccable Rutger Haueur) tue le “père” qu’est Tyrell (une lecture biblique est d’ailleurs possible par l’assimilation de Batty au “fils prodigue”). L’immortalité, aspiration si humaine, est la préoccupation principale des réplicants: comment vivre plus (ils ne peuvent durer que 4 ans et Batty réclame seulement “un peu plus de temps”) voire éternellement? Or, ce qu’ils découvrent, c’est le sentiment de la finitude, du temps qui passe (Batty dit à la fin du film “Tous ces moments se perdront dans l’oubli, comme une larme dans la pluie”…) bref la mortalité comme modalité d’existence de l’humanité…Cette mortalité accélérée des réplicants trouve alors son pendant humain en la personne de J F Sébastien, géniticien atteint du syndrome de Mathusalem (vieillissement accéléré des glandes et des tissus): le réplicant n’est dés lors pas si loin de l’humain (il existe un sort commun, partagé par les différentes créatures)…tout comme il n’est pas si loin des mannequins et pantins qui occupent l’appartement de Sébastien (voire la pose de Batty, une fois mort à la fin du film qui l’assimile à un mannequin). Entre le mannequin et l’humain, quelle place pour ces êtres hybrides que sont les réplicants?

Le réplicant du cinéma

Le réplicant est aussi paradoxalement ce qui va permettre au flic Rick Deckard (superbe Harrison Ford) de redéfinir son humanité: l’affrontement final vaut comme une initiation à l’existence humaine par la redécouverte de la souffrance du corps, de la peur de mourir (Batty l’agresse mais finit par lui sauver -donner- la vie). La question est posée: qu’est-ce que vivre? Qu’est-ce qu’être vivant? Le film fonctionne sur cet échange, cet enrichissement constant de l’humain par le réplicant, du réplicant par l’humain. Le personnage de Rachel (incarnation de la femme fatale propre au film noir) découvre qu’elle est une réplicante. Mais c’est Deckard qui lui révèle qu’elle est malgré tout humaine: là encore, la scène du baiser est une scène initiatique. En lui faisant dire “embrasse-moi”, Deckard lui fait prendre conscience de ses sentiments, de cette modalité humaine qu’est l’amour. Mais cet amour, c’est aussi celui qui ramènera Deckart à la vie et à l’humanité: le flic solitaire, porté sur la boisson (autre archétype du film noir), aime et redécouvre le prix de son existence (Deckard dit à Rachel “je vous dois la vie”, phrase à entendre au sens littéral et figuré).

Blade Runner est un film splendide, profond, pessimiste mais purificateur et il y aurait tant d’autres choses à en dire. Mais restons en là, c’est un grand film, un très grand film qui parle aussi bien aux tripes qu’à l’intellect…

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