Beetlejuice : critique du film de Tim Burton

Chronologiquement, Beetlejuice est le premier film de Tim Burton véritablement connu du grand public et facilement visionnable. La popularité du personnage est également due à la série animé qui est sortie après le film (produite et supervisée par Tim Burton) et qui est, en France, pratiquement aussi connue que le film. On y trouve de nombreux thèmes chers au réalisateurs et qui reviendront de manière récurrente dans ses films ultérieurs : la mort, une mise en valeur de personnages marginaux (Lydia Deetz et bien sûr Betelgeuse (prononcez Beetlejuice)), des seconds rôles au moins aussi important que les personnages principaux (Betelgeuse n’est en aucun cas le héros du film et pourtant sa présence est envahissante, on attent avec impatience chacune de ses apparitions) et une critique de la société américaine (avec le couple Deetz).

Un nouveau film avec la patte de Tim Burton

Cependant, comme beaucoup de réalisations de Burton c’est un film de commande, c’est-à-dire qu’il n’est pas l’initiateur du projet : c’est David Geffen qui lui a proposé le script original. Mais comme le dit Burton lui-même, “c’est certainement un des scripts les plus amorphes jamais écrits”, en ce sens que l’histoire n’est pas du tout linéaire et que le film repose plutôt sur une ambiance et un état d’esprit que sur un scénario bien ficelé. On comprend donc aisément que Burton ait pu marquer l’histoire de son empreinte et trouver dans le film une base intéressante pour présenter au public sa vision d’une comédie macabre. Le scénario de Beetlejuice est le suivant : un jeune couple, les Maitland, habite dans une maison de la Nouvelle-Angleterre et meurt noyé au bout de 10 minutes du film. Devenus des fantômes, ils doivent apprendre à se comporter comme tels et se voient fournir par l’au-delà un manuel pour personnes décédées, qui leur donne des conseils pour hanter leur maison. En effet, celle-ci est bientôt habitée par une famille venue de New-York, les Deetz. Même si la fille unique du couple, Lydia, leur apparaît sympathique, ils décident de les effrayer pour se débarasser de Delia Deetz, sa belle-mère, complétement snob et affublée d’un conseiller en décoration intérieure, Otho, presque pire qu’elle. Ne parvenant pas à leurs fins, ils finissent par avoir recours à Betelgeuse, un mort-vivant extravagant et accessoirement bio-exorciste, qui se propose de chasser pour eux la famille Deetz. Malheureusement, tout ne se passe pas comme prévu et Betelgeuse va en faire voir de toutes les couleurs aux Maitland et à leurs colocataires encore vivants…

Comme on peut le voir, le scénario de Beetlejuice est plus un prétexte qu’une véritable fin : le film ressemble plus à une suite de séquences indépendantes qu’à une histoire cohérente dans son ensemble. Ceci est du à plusieurs de ses aspects : tout d’abord on suit l’histoire successivement du point de vue des morts puis des vivants de manière alternative; on passe sans transition de la salle d’attente du bureau des affaires courantes de l’au-delà à la salle à manger des Deetz ce qui a tendance à transformer le film en une succession de séquences qui n’ont pas vraiment de rapport entre elles (encore que la différence entre les deux pièces n’est pas si grande, on ne sait pas quelle est la plus sinistre des deux). Il s’agit sans doute là d’une faiblesse du film d’un point de vue narratif, mais cela permet à Burton et à son équipe de concevoir des scènes d’une inventivité surprenante, sans être trop gêné par des contraintes scénariques. D’autre part, comme l’histoire part dans tous les sens, elle comporte plusieurs incohérences et passages un peu bancals, que le scénariste Warren Skaaren a cherché à lier entre eux avec plus ou moins de bonheur. Par exemple, les Maitland ne parviennent pas à effrayer les Deetz parce que ceux-ci ne peuvent pas les voir; ils peuvent s’arracher la tête ou se mutiler, Junon, qui est chargée de les superviser, leur explique que ça ne sert à rien. Un peu plus tard, ils reviennent voir Junon et lui font une démonstration de leurs idées pour se débarrasser des Deetz; ils se déforment exagérément le visage pour avoir des têtes monstrueuses, ce qui semble satisfaire leur superviseur! On se rend compte en voyant de telles contradictions que la principale préoccupation de Burton sur Beetlejuice a été de s’amuser à créer un univers délirant et visuellement époustouflant, puisque dans ce cas précis la scène où le couple se défigure pour être effrayant est l’occasion d’un effet spécial en image par image, aussi drôle que réussi d’un point de vue artistique. On imagine donc que pour le metteur en scène, il aurait été dommage de l’abandonner pour des raisons scénariques. Une autre scène bancale du film est celle où Lydia veut faire apparaître Betelgeuse; pour cela elle doit prononcer son nom trois fois. Comme elle ignore le nom du bio-exorciste, elle lui demande mais celui-ci refuse de lui dire pour une raison plutôt confuse (en fait je n’ai toujours pas bien compris). Il veut donc lui faire deviner par une charade qui occupe toute une scène et qui constitue un passage un peu faiblard du film, d’autant qu’il ne semblait pas vraiment indispensable (pourquoi Betelgeuse ne peut-il pas dire son nom?). En plus dans la version française le jeu de mot tombe malheureusement à plat (à savoir beetle-juice pour Betelgeuse), ce qui était inévitable mais n’arrange rien.

Beetlejuice, un film surprenant

Maie la film comporte tellement de passages incroyables que ces petits égarements sont vite oubliés. Première chose à signaler, dès le générique on est pris par la superbe musique de Danny Elfman qui est parfaitement dans le ton du film : un thème à la fois macabre et nerveux qui colle très bien au personnage de Betelgeuse. Dans le film lui-même, sa musique est peut-être un peu moins présente que dans les autres réalisations de Burton et coexiste avec des chansons dans le style calypso de Harry Belafonte qui apporte un véritable plus au film : au cours d’une scène où les Deetz et leurs invités sont possédés et manipulés par les Maitland qui veulent leur faire peur et dans la scène finale où la chanson est absolument irrésistible. Comme le dit Burton, “la bande originale est un des personnages du film” et dans Beetlejuice cela se ressent vraiment. Outre la musique, l’aspect visuel est bien entendu primordial dans le film. En fait il ne repose pratiquement que sur l’expression des sentiments et des envies du réalisateur par des effets spéciaux “un peu fauchés” qu’il affectionne. En effet au premier abord les trucages peuvent sembler moyens, surtout maintenant et même pour l’époque. On a surtout cette impression lors des séquences réalisées avec la technique de l’image par image, qui donne un rendu saccadé et peu crédible. Il s’agit en fait d’une volonté de Burton qui voulait établir “une échelle de crédibilité à l’intérieur de cet univers” et ainsi “rendre les effets moins choquants”. Les trucages de Beetlejuice ne doivent donc pas être pris comme un étalage de techniques qui se veulent parfaites mais comme l’expression d’une forme d'”artisanat”, selon Burton. Et puis, dans la mesure où c’est l’ensemble du film qui donne l’impression d’avoir été tourné par une équipe d’artistes débordant d’enthousiasme mais fauchés (verrait-on déjà les prémices d Ed Wood dans cet état d’esprit?), les effets spéciaux ne dénotent absolument pas par rapport au reste du métrage. Mais ne rêvons pas; Burton a pu faire ça sur Beetlejuice parce que le budget du film n’était pas très important : cela lui a permis de justifier son recours à des techniques plus ou moins surannées. Au final, on obtient des effets qui possèdent un véritable charme et donnent lieu à des scènes formidables. C’est le cas des apparitions de Betelgeuse, toutes plus délirantes les unes que les autres, et en particulier de la scène du mariage avec Lydia, où les interventions du bio-exorciste s’enchaînent sans temps morts. Ces effets spéciaux sont également au service de toutes les scènes qui se déroulent dans l’au-delà, qui sont sans doute les plus réussies du film. L’ambiance créée par Burton est incroyable, chaque plan regorge de trouvailles visuelles ou de petits gags plus ou moins cachés (en particulier dans la salle d’attente, mais où vont-ils chercher tout ça?), et on trouve même une référence bienvenue à l’expressionisme allemand, dans les couloirs tortueux de l’administration de l’au-delà.

beetlejuice

Même si Betelgeuse n’est pas le personnage principal du film, c’est en grande partie sur lui qu’il repose. Il faut dire que Michael Keaton est absolument parfait dans le rôle du mort-vivant à la fois repoussant et gesticulant. Le maquillage de Ve Neill, Steve La Porte et Robert Short est génial (ils recevront d’ailleurs un oscar pour la performance), Betelgeuse a vraiment l’aspect d’une “créature rampante sortie de sous un rocher” comme le dit Tim Burton, avec ses cheveux verts et la putréfaction qui entame son visage. Keaton est dans le film une vraie pile électrique et son débit de parole est impressionnant, notamment lorsqu’il se présente au couple Maitland. Si il était pratiquement inconnu à l’époque, c’est en le rencontrant que Burton s’est vraiment mis à imaginer le personnage de Betelgeuse, et Keaton a également grandement participé à l’élaboration de son rôle. Betelgeuse est également un personnage comique parce qu’il possède des pouvoirs surnaturels qu’il utilise de façon délirante. Il change ainsi plusieurs fois d’apparence dans le film, se transformant par exemple en serpent géant ou habillé d’un costume loufoque avec un chapeau en forme de manège et des bras immenses terminés par un marteau (là d’accord, mieux vaut avoir vu le film pour se faire une idée). Ce qui est aussi très drôle chez lui, c’est lorsqu’il change de vêtements d’un plan à l’autre : une fois pour revêtir la même chemise à carreaux qu’Adam Maitland, et une autre pour se présenter à Lydia Deetz en costume de mariage. Visuellement le résultat est bluffant et toujours surprenant. Burton et Keaton ont vraiment donné naissance avec Betelgeuse à un personnage unique, hilarant et original, qui incarne à merveille l’esprit du film. A part Betelgeuse, le personnage de Lydia est également très réussi, et tellement burtonien, interprété par une Winona Ryder inconnue à l’époque mais déjà très convaincante. Enfin, le trio formé par le couple Deetz et Otho est impayable, servi par des acteurs en pleine forme qui prennent un plaisir évident à les rendre stupides et délicieusement caricaturaux. Par contre, bien qu’ils soient les héros les plus présents à l’écran, le couple Maitland est plutôt effacé et un peu fade en regard d’autres protagonistes plus excentriques du film. Encore une fois, cela correspond à une volonté de Burton qui voulait que ces personnages servent avant tout à mettre en valeur les créatures étranges qui peuplent l’au-delà.

Un nouveau film qui vaut le coup d’être regardé

Malgré ses défauts et l’aspect artisanal des effets spéciaux, Beetlejuice est un succès en salle et démontre ce que Tim Burton a toujours prétendu depuis qu’il est dans le milieu du cinéma : un film peut marcher sans suivre nécessairement les directives des producteurs et sans être littéral. De plus il a lancé beaucoup de futures vedettes et des acteurs qui resteront dans le cercle des interprètes fétiches de Burton comme Jeffrey Jones qu’on retrouve dans Ed Wood et Sleepy Hollow, et Sylvia Sidney dans Mars attacks!. Il ne faut donc en aucun cas considérer Beetlejuice comme un brouillon de Burton par rapport à sa filmographie ultérieure. Il est clair que le film peut déconcerter à la première vision; mais c’est exactement le type de film qui gagne à être revu, pour mieux apprécier son visuel incroyablement imaginatif, et son humour plus subtil qu’on ne le croit. De nombreux plans ne livrent ainsi pas tout leur contenu à la première vision, tant il peut être débordant. Je citerai par exemple la façon très particulière qu’à Junon d’expirer la fumée de cigarette gràce à sa gorge tranchée, et la signification du “petit accident” de la Miss Arizona devenue guichetière au bureau des affaires courantes de l’au-delà, qui ne peut être compris que si on a en tête la remarque d’Otho sur le sort des suicidés dans l’autre monde (une miss américaine qui se suicide? La critique acerbe de la société américaine dans Mars Attacks! n’est pas loin). Après quelques visions, il ressort surtout du film une impression de légéreté et un sentiment de liberté vraiment réjouissants. Certains passages qui semblaient superflus et bancals deviennent alors de véritables plaisirs de spectateur en eux-mêmes. Et si Beetlejuice n’est sans doute pas aussi poétique et chargé émotionnellement que d’autres films de Burton, il n’en est pas moins riche et regorge de trouvailles, à découvrir ou à redécouvrir.