Be kind rewind de l’utopie d’un cinéma participatif

J’avais été quelque peu déçu par La science des rêves, troisième film de Michel Gondry, qui, bien que témoignant d’une créativité débordante, donnait par moments l’impression d’être un simple divertissement où les trouvailles visuelles cachaient assez mal une absence de propos ou de signification. Il en va tout autrement avec Be kind rewind qui cette fois réussit le mariage parfait entre une forme libre, inventive et un discours très partisan sur la signification que le cinéma peut et devrait avoir. Dans ce nouvel opus, il n’est question que de cinéma, mais d’un cinéma fait par et pour le spectateur. Ainsi, de la même manière qu’il existe une utopie politique de la démocratie participative, il existerait pour Gondry une utopie cinématographique de la création participative. L’histoire, vous la connaissez sans doute : il s’agit pour deux personnages (joués par l’excellent Jack Black et le rappeur Mos Def, à son avantage) de retourner les films qui, par un concours de circonstances ubuesque, ont été effacés…

Be kind rewind

Il est beaucoup question dans ce film de réécriture, de palimpseste, de superposition d’un film sur un autre, d’une œuvre sur une autre (voir la scène inaugurale où un graffiti se superpose à un graffiti antérieur). Autrement dit, la problématique est celle de la transformation et de l’appropriation : comment chaque spectateur reconstruit-il son propre film à partir de son propre souvenir d’une vision antérieure ? Comment l’œuvre suscite-elle un désir de cinéma, de faire du cinéma ? Comment l’amour des films peut-il constituer un dénominateur social commun ? L’utopie présentée par un dénouement unanimiste montre alors que le cinéma, comme pratique collective, comme patrimoine commun, peut aussi permettre de ressouder une communauté, de recréer un lien social menacé (un lien évident est à faire avec le documentaire de Gondry Bloc Party).

Mais le film ne s’arrête pas là et poursuit l’une des lignes directrices de La science des rêves. Il y a bel et bien une célébration du bricolage, de l’inventivité où le plaisir ne naît plus d’une quelconque exigence de réalisme, d’exactitude, mais bien plutôt d’un choix délibéré de se laisser berner, emporter par un univers fait de collages et d’effets spéciaux nés d’une capacité géniale à la débrouillardise. Or, si le résultat des films pastichés (mais est-ce bien le terme ?), dont je tairais le nom pour ne pas gâcher le plaisir, confine nécessairement au comique, le fait même de répéter le geste cinématographique initial permet aussi à Gondry de mettre en abîme la manière dont le cinéma construit sa propre illusion. Comme dans le film précédent, il y a tout à la fois usage et description du subterfuge, volonté de faire « comme si » tout en exhibant ce qui crée les conditions de ce « comme si » de la fiction. L’important, c’est bien que, potentiellement, chacun d’entre nous cache un créateur. Du rire au cinéma démocratique, il n’y a qu’un pas, celui de l’intention.

Même si le dénouement peut poser un certain nombre de problèmes esthétiques et historiques (en gros, la différence entre réel et fiction n’aurait pas d’importance puisque seule la fonction compensatoire de l’illusion prime), il apporte à l’ensemble un premier degré nécessaire à l’établissement, ou, plus important encore, en la croyance en l’utopie. Cette vision du cinéma, c’est bien sûr celle de Gondry lui-même qui, par touches comiques, par petites séquences, se révèle capable de confronter sa vision avec la réalité d’un système où la question de l’appropriation d’un patrimoine filmique ne relève plus d’un désir de spectateur, mais se mesure en terme d’industrie, de gros sous et de copyright. Au passage, le choix de reprendre des films populaires tout en citant quelques grands classiques m’a enchanté. La cinéphilie comme œuvre ouverte sans frontières, où il n’y aurait de hiérarchie que personnelle, quelle belle et utopique idée…

En somme, la capacité d’invention du cinéaste semble encore inépuisable, les trouvailles de mise en scène abondent et l’on ressort émerveillé par ce cinéma ludique et libre. Un très beau film, tendre et naïf, sans qu’aucun des deux termes, du moins je l’espère, ne puissent susciter une quelconque distance… Il y a quelques temps déjà, j’évoquais mon goût prononcé pour les œuvres croyant encore aux vertus du premier degré et de la sincérité, en voilà un nouvel et brillant exemple !

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