Babel (novembre 2006, actuellement dans les salles)

D’Alejandro Gonzales Inarritu. Autant le dire tout de suite, Babel est une réussite, un film qui m’a pris aux tripes pendant plus de deux heures et qui, je l’espère, me marquera durablement. Quand je pense que la critique considère cet opus comme le plus faible d’Inarritu, je n’ai qu’une hâte, voir les deux précédents (Amours chiennes et 21 grammes). Quand je pense ensuite à certaines réactions de cette même critique, j’ai tendance à croire qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume français (suivez mon regard jusqu’à la bêtise crasse des Inrocks et de l’incapacité chronique des Cahiers du cinéma à accepter une expérimentation qui se veut avant tout conception du monde).

L’interaction dans Babel

Babel, et c’est là tout ce qui fait son prix, ne raconte pas tant une histoire (des histoires) qu’une vision du monde, vision ô combien désespérée mais ô combien valable et d’actualité. Ainsi, là où certains verront un scénario tissé d’invraisemblances, j’y verrai plutôt la mise en œuvre d’une théorie non pas de la coïncidence mais de l’interaction. Autrement dit, le film comme totalité va donner sous la forme d’une nécessité une succession de hasards : le principe du récit choral, cimenté par de multiples effets signifiants de liaison entre les séquences et les ères géographiques, a pu être perçu comme un gadget, un tic esthétique, je crois bien au contraire qu’il incarne parfaitement l’idée que chaque acte nous relie à la totalité du monde, que chaque individu est lié au collectif, que le plus infime des actes peut avoir une conséquence beaucoup plus grande. Tout le film se construit ainsi sur le rapport entre différents niveaux et différentes proportions. Cette construction fragmentée vient bel et bien rendre visible ces différentes interactions qui, au final, dessine un monde organisé autour de l’incommunicable.

Babel, un thème pour tous les niveaux

Babel, référence biblique à valeur programmatique : Dieu décida de séparer les hommes, de briser leur prétention en diversifiant leur langage, en multipliant les langues et donc les zones d’incompréhension. Le film reprend ce thème moderne entre tous de l’incommunicabilité. Thème qui se distribue à tous les niveaux : dans le couple (le mari refuse la dispute donc de parler avec sa femme), dans la famille (le père incapable de communiquer avec sa fille), dans la Nation (les policiers marocains frappent puis parlent), entre les Nations (les Etats-Unis ne trouvent pas de terrain d’entente avec le Maroc), enfin entre les hommes (je vous renvoie à la bêtise faîte de clichés, de préjugés du groupe de touriste). Dés lors, l’histoire qui semble la plus déconnectée de l’ensemble est finalement celle qui livre le plus de clés de compréhension : je veux bien évidemment parler de la partie japonaise (ma préférée).

Un cas d’incommunicable poussé à l’extrême

En prenant pour personnage une lycéenne sourde et muette, Inarritu choisit de montrer concrètement un cas d’incommunicable poussé à l’extrême. Non qu’elle ne communique pas mais plutôt parce qu’elle est incapable de partager son mal être qui réside précisément dans l’incapacité d’autrui à l’écouter et à la considérer pleinement. Choisir le Japon, c’est aussi choisir ce qui, pour l’Occident, représente le modèle d’une civilisation technologique où l’on n’a jamais eu autant de moyens de communiquer (d’où l’importance des portables et autres ordinateurs dans cette partie) mais ce n’est là qu’ersatz de communication : avoir les moyens ne signifie pas que l’on communique plus ou mieux… La preuve en est toutes les incompréhensions qui ponctuent le film : incompréhension au niveau de la langue, incompréhension de l’autre (le regard occidental face à la réalité africaine, la réalité africaine bien distante de la douleur de ce couple occidental) mais bien évidemment et c’est là où le film touche au plus juste, ce postulat mondialisé d’une impossibilité à se comprendre mutuellement n’a pas pour tous les mêmes conséquences…

Babel interroge notre regard

En effet, le monde se met en branle pour une touriste américaine touchée par une balle mais qui se soucie de ces enfants marocains tirés comme des lapins ? L’administration américaine a peur pour ses deux enfants égarés à la frontière mexicaine mais qui se soucie de ces clandestins qui y meurent quotidiennement ? De même, comment justifier l’attitude des policiers au poste frontière ? Comment comprendre que la nourrice devienne suspecte, soit condamnée quand bien même elle était jusque là partie intégrante des E.U. (partie intégrante mais, et ce n’est en rien un hasard, clandestine). Entre la tempête médiatique (l’extraordinaire) provoquée par une balle qui n’est, après tout, q’une balle perdue, résultat d’un jeu stupide, et un quotidien non médiatisé (l’ordinaire) mais qui est tout aussi voire bien plus déshumanisant et dramatique du fait qu’il relève d’une volonté (politique) et d’une frontière (entre eux, les suspects, les terroristes, les mexicains…et nous), quel est au final ce qui est le plus dérangeant ? Babel interroge notre regard, pose le problème de sa valeur et révèle une face cachée mais ô combien humaine de la mondialisation. Ce que Paul Haggis faisait avec Collision, Inarritu choisit de le transposer sur un plan bien plus vaste.

Babel est un film désespéré, hanté par une vision foncièrement pessimiste du monde (c’est sans doute pour cela que je l’ai tant apprécié) : pas ou peu de consolation (il n’y a de consolation, et dans une certaine mesure, que pour les personnages américains et japonais, c’est la survie pour les uns, la main tendue pour les autres…), pas de dénouement heureux… Il ne reste que ce monde, fait de douleurs, de frustrations. S’il y a un lot commun, c’est justement cette douleur, cette peine universelle qui a tant de mal à se dire ou qui ne s’exprime que dans les pleurs et les cris…

A vous faire désespérer du monde… A vous faire désespérer de ce monde…

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