Mais qui est Zhang Lu ?

Qui se cache derrière le vainqueur du Cyclo d’or de Vesoul 2006 avec son excellent film Grain in Ear ?
Né en 1962 à Jilin-sheng, dans le nord de la Chine, Zhang Lu étudie la littérature chinoise à l’université de Yenben. Auteur depuis 1986 de poèmes et de romans, il réalise en 2001 son premier court métrage, présenté en compétition au festival de Vensie.
Après deux autres films, dont Grain in Ear (Cyclo d’Or à Vesoul), il présenta Desert Dream (Hyazgar) à Berlin 2007 en sélection officielle.Est il un des futurs grands du cinéma chinois ? Pour tenter de répondre à cette question, je vous propose de lire l’entretien que nous avons fait àen plusieurs étapes entre Vesoul et Paris.

Vous découvrirez son parcours, ses origines et ses intentions cinématographiques mais aussi un développement sur la ou les thématique(s) qui l’anime aujourd’hui, à savoir la précarité sociale et la place de l’amour dans la société…

Comment êtes-vous devenu cinéaste ?

J’y suis venu complètement par hasard. Pendant 10 ans, je me suis occupé de mes enfants, mais ma famille n’était plus d’accord qu’un homme puisse s’occuper de la maison et de l’éducation des enfants (rires) (NDLR : Zhang Lu est écrivain, c’est pour cette raison qu’il a la chance de rester à la maison). Alors, j’ai commencé à chercher une activité…
Je n’ai jamais appris à faire des films, je n’ai suivi aucune étude dans ce sens. Quand j’étais petit, j’étais très attaché à l’image que je me faisais des gens. Exemple : si une fille passait dans la rue même si celle-ci n’était pas vraiment belle, je pouvais à nouveau la reconnaître des années plus tard. Même si je ne connais pas cette personne, j’aime à imaginer sa situation sociale, ses peines et ses joies. Ce sont ces éléments qui structurent la base de mes films et de mes envies cinématographiques.
J’ai donc en mémoire de nombreux visages, ma tête est saturée de tous ces visages. Je rassemble alors de nombreuses images pour en faire un film. Comme ça au moins je peux alléger ma mémoire et me sentir plus léger (rires).
J’ai eu envie de faire un film il y a environ 5 ans en pleine année 2000.
Ça n’a pas été facile de rentrer comme ça dans le monde du cinéma et notamment parce que je n’avais vu jusqu’à présent que des films populaires américains et rarement des films d’auteur.
Après avoir réalisé mon deuxième long métrage et après avoir regardé de nombreuses œuvres d’auteurs, je regretterais presque d’avoir conçu Grain in Ear tant d’excellents films existent déjà sur des thèmes similaires.
Si j’avais eu l’opportunité d’être formé pour réaliser des films, je n’aurais peut-être pas eu le courage de faire Grain in Ear, tant les difficultés sont nombreuses.

Vous êtes un écrivain à la base, est-ce que ce talent vous a aidé dans votre travail de cinéaste ?

Pas du tout, bien au contraire ça ne m’a pas du tout rendu la tâche facile. Le cinéma et la littérature sont complètement différents. Je dirais même que si je n’avais pas écrit avant, j’aurais peut-être fait un meilleur film. (rires)

Dans Grain in Ear, avez-vous voulu mettre en avant la précarité sociale de la minorité sino-coréenne ? Existe-t-il des raisons à cette précarité ?

La pauvreté et la précarité sont des problèmes universels. La plupart des gens dans le monde sont pauvres. Ce n’est pas la différence culturelle qui est un signe de pauvreté, bien au contraire. Je suis fortement intéressé par ce cancer de notre société et à me demander quels en sont les raisons. À cette réflexion, je n’ai pas encore trouvé de réponse, et si je l’avais, je ne serais certainement pas cinéaste, mais politicien.

Tout au long de Grain in Ear, vous employez des plans fixes pour filmer vos acteurs. Pourtant dans la dernière scène, vous changez de façon et vous suivez l’héroïne, caméra à l’épaule. Quelle est la raison de ce changement ?

C’est en relation avec le caractère et le destin de l’héroïne. Un fils est important pour une mère. Celle-ci est très forte au début de l’œuvre, elle peut même subir les pires atrocités sociales. Mais après la mort de son fils, elle ne supporte plus la vie qu’elle mène et décide de se venger violemment.
Comme elle contrôlait tout dans sa vie avant le décès de son fils, j’ai employé une caméra fixe pour montrer son calme, son contrôle et sa résistance. Après la mort de son enfant, elle commence à se remettre en question, sa vie est brisée et j’ai alors décidé de mettre ma caméra derrière elle, car on ne sait pas vers où la vie va la mener.

Dans Grain In Ear le premier plan est toujours habité par quelques personnages, mais au second plan c’est toujours un désert humain et social…

J’ai choisi un lieu très proche de Pékin, Niulanshan, situé à la périphérie de la capitale. En Chine, il existe de nombreuses petites villes à la périphérie des métropoles qui souhaitent se développer aussi vite que leurs voisines. Malheureusement, ces petites villes n’avaient pas les mêmes capacités financières et certains sites industriels se sont retrouvés facilement abandonnés. C’est peut-être proche de Pékin, mais c’est en tout point différent, on dirait vraiment des villes désertes.
On m’a parfois posé cette question dans d’autres festivals comme si j’avais demandé aux gens de quitter les lieux (rires). Encore faudrait-il avoir les moyens pour les faire déguerpir (rires). Je n’ai donc rien touché : les plans filmés sont des plans naturels. En même temps, ces plans de désolation sont un parfait reflet avec la psychologie de l’héroïne.

L’amant coréen de l’héroïne n’a jamais d’expression faciale, sentimentale comme si l’amour ne le touchait pas. Pourtant, l’héroïne en fera son favori, alors qu’il n’a rien pour lui…

Dans la vie de tous les jours on peut remarquer un phénomène social intéressant : une fille et un homme tombent amoureux pourtant leur environnement ne pense pas qu’ils sont faits l’un pour l’autre.
En Chine, il y a une phrase très célèbre : « les gens de même origine qui se rencontrent peuvent facilement pleurer ». Il est donc facile pour cette fille de se rapprocher d’un homme qui a la même culture.

L’héroïne souhaite rentrer chez elle (NDLR : à Yanbian, ville chinoise proche de la péninsule coréenne), et pourtant, elle reste dans cette ville de la périphérie, déserte, où elle apprend à son fils le coréen. Se sent-elle isolée ?

Oui bien sûr, elle a quitté ses origines parce que son mari a tué quelqu’un. Elle n’a pas vraiment d’autres choix et les gens qui s’éloignent de leurs origines n’ont qu’une seule idée en tête : rentrer dans leur région.
Par exemple, les Chinois en France apprennent à leurs enfants le mandarin. Un dicton chinois dit : « les feuilles tombées de l’arbre reviennent toujours vers les racines ». Je vous laisse méditer…

La scène de vengeance de Grain in Ear est à la fois forte et insoutenable. Quelles idées avez-vous voulu dégager par cette violence sociale ?

En Chine, l’empoisonnement est un fait social qui malheureusement arrive encore assez souvent.
Dans la Chine ancienne, la vengeance n’était pas gratuite, elle fut toujours réfléchie. Mais aujourd’hui, on ne réfléchit même plus sur les raisons et les conséquences.
Pour l’héroïne, sa vengeance n’a pas vraiment d’objectif et prend pour cible des innocents. Mais qui est coupable de la mort de son fils ? La société… et les innocents représentent la société.
Sa vengeance est contraire à son caractère à ses habitudes. J’ai donc utilisé la même personne pour montrer deux facettes de la société : victime et agresseur. C’est en ce point que naît véritablement la tragédie de Grain in Ear.
Il y a une sorte de loi du plus fort qui jugule notre société et crée des clivages entre opprimeur et opprimé, faible et puissant.
Tout le monde pense souvent que la terreur est loin de nous, mais en fait elle est parfois plus proche de nous que l’on pourrait le croire. Elle peut même en nous se nourrir.
L’art et le cinéma ne peuvent résoudre la terreur de notre société ou juste en faire échos. L’héroïne a ses responsabilités, mais nous sommes tous responsables de son malheur.
Je pense honnêtement que ce film donne matière à réfléchir, mais ne peut apporter de réponses.

L’amour dans Grain in Ear est montré de manière très pessimiste voir négative… Est-elle en accord avec l’évolution de la Chine ? Aussi comment pensez-vous les relations sexuelles de votre long métrage ?

Je pense que dans la vie il existe de nombreuses relations sentimentales et sexuelles formidables comme d’autres juste usuelles, contractuelles, voire négatives.
En France, il y a peut-être aussi ces difficultés, non ? (Rires)…

Vous sentez-vous proche d’autres cinéastes de Pékin comme Wang Chao ou Ning Ying ?

Je connais personnellement Wang Chao et j’apprécie son cinéma, mais Ning Ying, là vous me posez une colle (rires)… je dois vous avouer par contre que je ne me sens pas du tout proche cinématographiquement parlant.

Vous disiez avant la projection de votre film que plus un réalisateur est heureux, plus il fait des films tristes ; au contraire, un réalisateur triste fera des films heureux. Vu que votre film est tragique, vous devez vraiment être heureux…

(Rires) après avoir fait Grain in Ear, je me suis senti très heureux d’avoir pu achever mon projet cinématographique.
En fait pour tout le monde, le cœur se décompose en deux parties : une partie triste et l’autre optimiste. Les personnes tristes cachent en leur sein beaucoup d’optimismes et vice versa.
On souhaite tous découvrir l’autre partie de nous même. Dit comme cela, ça paraît peut-être incompréhensible, mais en regardant Grain in Ear, le public comprendra.

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