ENTRETIEN AVEC WU TIANMING

En parcourant le cinéma chinois, la providence m’a permis de rencontrer de nombreuses personnalités importantes de ce septième art et Wu Tianming en est l’une des plus significatives puisqu’il a été directeur des studios de Xi’an où furent produits les plus beaux films des années 80. Wu Tianming est également un très grand réalisateur qui a laissé la popularité et la gloire à d’autres. Dans cette interview, j’aborde la période de la révolution culturelle, mais aussi l’un de ses rejetons, le plus célèbre d’entre eux, à savoir Zhang Yimou.

Que faisiez-vous avant la révolution culturelle, terrible période pour le septième art chinois ?

J’ai eu la chance pendant cette période de ne pas être envoyé à la campagne pour y être rééduqué comme nombre de mes collègues réalisateurs. J’étais aux studios de Xi’an comme acteur.

Avez-vous participé aux films de la révolution culturelle ?

Non, à cette époque je n’étais encore qu’un jeune étudiant, mais je regardais avec attention ces œuvres qui furent les seuls souvenirs cinématographiques de ces années.

Après ces dix années, comment la machine cinéma s’est-elle relancée en Chine ?

Après la mort de Mao Zedong, il y a eu une tendance positive à la relance du cinéma chinois. De 1980 à 1987, la quatrième et la cinquième génération ont ouvert une nouvelle brèche dans le cinéma chinois. Ils sont revenus à des sujets bien plus réalistes, s’éloignant progressivement des sujets politiques des années précédentes.

Est-ce qu’il y avait entre les studios chinois des échanges d’informations, des coopérations, une réelle amitié entre ces lieux du septième art ?

D’habitude, chaque studio agissait selon sa propre volonté, puisque chaque studio avait sa propre politique de développement. Les studios de Xi’an que je dirigeais étaient certainement ceux qui avaient le plus de marge de liberté. Chen Kaige qui était aux studios de Pékin, tout comme Zhang Yimou qui était au studio de Guangxi sont venus à Xi’an tourner leurs premières réalisations.
Par exemple, pour son premier long métrage Le Sorgho Rouge, Zhang Yimou a demandé à quatre studios pour être financé, mais c’est finalement les studios de Xi’an qui l’ont produit. À cette époque, Xi’an rassemblait les meilleurs réalisateurs chinois. J’ai participé à trois grands festivals internationaux dans ces années et sur dix films chinois sélectionnés, huit étaient de Xi’an. Les studios de la ville étaient alors le véritable centre névralgique du cinéma chinois.

En France, on a seulement commencé à s’intéresser au cinéma chinois avec la cinquième génération, et à vous découvrir avec le Roi des Masques, comme si cette quatrième génération avait un train de retard…

S’il y a eu une véritable nouveauté, une ouverture du cinéma chinois dans les années 80, c’est bien la quatrième génération qui l’a apporté.
Mais la cinquième génération, avec la fin des années 80 et les années 90, a intensifié nos sujets et remporté de nombreux prix internationaux.

Que pensez-vous justement de cette appellation de « génération », car lorsque l’on regarde de près les films de Chen Kaige et les vôtres, on retrouve de nombreux points communs. Est-ce un simple repère cinématographique ?

Je n’ai vraiment aucune idée des raisons de cette appellation. Le premier à dire cela fut un journaliste hongkongais qui avait classé Xie Tieli et Xie Jin comme étant de la troisième génération. Après selon l’âge, on a vite déterminé une classification me considérant de la quatrième génération, et des personnes telles que Zhang Yimou ou Chen Kaige comme étant de la cinquième génération.
Pour moi, ce n’est pas vraiment juste, c’est une détermination quelque peu hasardeuse. Par exemple, dans la cinquième génération, il y a des styles cinématographiques complètement différents. Ce même journaliste disait de la quatrième génération qu’elle se souciait de la société alors que la génération suivante se référait à la place de l’individu dans la société. Cependant, cela ne suffit pas. Regardez Zhang Yimou par exemple ; ces premiers longs métrages évoquaient des sujets de la société traditionnelle alors qu’aujourd’hui le même réalisateur enchaîne les blockbusters, tout comme Chen Kaige, qui a eux deux, ont déjà réalisé de belles coquilles vides. Ainsi, je pense que le facteur déterminant est celui de l’âge.

Pourtant, ces blockbusters bénéficient de sorties en salles en France, comme Wu Ji de Chen Kaige. Que pensez-vous de cela ?

Chen Kaige semble vouloir montrer cinq cents ans d’histoire dans un seul long métrage. Toute cette classe de réalisateur parmi laquelle on peut compter Zhang Yimou et depuis peu Feng Xiaogang ne pense plus à tourner des longs métrages pour y apporter leur sensibilité, leur intelligence. Non, ils se soucient juste de trouver les moyens financiers pour tourner leurs films. J’ai entendu un journaliste chinois dire de la Cité Interdite de Zhang Yimou que c’était une cuvette en or dans laquelle le réalisateur aurait terriblement bien déféqué. Je lui donne entièrement raison.

Vous qui l’avez eu sous votre aile, qui a même joué dans l’un de vos films, est-ce que vous avez encore des contacts avec Zhang Yimou, histoire de lui en toucher deux
mots ?

Pensez vous ! Je ne peux lui donner de conseils, maintenant des réalisateurs comme Zhang Yimou ou Chen Kaige suivent leur morale pécuniaire et ne soucie plus véritablement des valeurs artistiques qui les animaient au début de leur carrière.
Wu Ji de Chen Kaige a été aidé par CCTV qui lançait de la publicité 24 heures sur 24 pour pousser les Chinois à le voir dans les salles obscures. Ce martelage médiatique fut si fort que les Chinois ne pouvaient ne pas le voir, car si c’était le cas, ils ne seraient plus sentis chinois, tellement la pression médiatique fut forte.

En discutant avec Hou Hsiao-hsien, celui-ci disait qu’ils ne réalisaient plus de longs métrages pour montrer les aspects sociaux et sociétaux de la Chine, mais tout simplement pour remplir leur porte-feuille…

Faire un film comme la Cité Interdite doit être un plaisir immense pour un réalisateur ; montrer de nombreuses choses reluisantes, de superbes paysages. Certes, mais il n’y a pas une once d’audace et d’intelligence cinématographique là dedans. Si l’on y regarde bien, où trouve-t-on quelque chose qui nous informe sur la culture chinoise de l’époque ?

Qui peut alors les ramener sur la bonne voie ?

(Rires)… de toute façon, ils n’écoutent plus personne. Pour Wu Ji, Chen Kaige avouait qu’il ne comprenait pas pourquoi nombre de Chinois le critiquaient sur internet. Les spectateurs ont eu certainement envie de regarder tout sauf Wu Ji (rires).
Cependant, Wu Ji a déjà gagné plus de 20 000 000 d’euros en Chine même s’ils ont dépensé plus de 3 000 000 d’euros pour en assurer la promotion. Avec cette somme d’argent, on pourrait facilement réaliser cinq à six autres films chinois.
Pour la Cité Interdite c’est pire, de nombreuses personnes sont allées le voir, puis l’ont critiqué par la suite, ce qui n’a pas découragé les autres d’aller le voir quand même. C’est comme ça en Chine, ce qui ne tue pas rend plus fort… dans leur cas, moins intelligent.

Comment avez-vous travaillé avec Zhu Xu, rôle principal du roi des Masques, mais aussi figurant dans votre dernier long métrage en date, CEO ?

Zhu Xu est un excellent acteur faisant partie du Beijing People Art Theatre. Au départ, les producteurs m’ont conseillé de prendre Ge You ou Li Baotian. Ce derniercorrespond à un certain style de personnage plutôt sérieux et triste, quant à Ge You il est un excellent acteur, mais ne correspondait pas au style que je souhaitais exprimer. J’avais déjà à l’esprit le caractère requis pour jouer le rôle du roi des masques et j’ai choisi par moi-même Zhu Xu qui avait toutes les qualités pour endosser le rôle.

Des projets pour l’avenir ?

Oui, je vais produire un long métrage avec mon studio tout comme une série télévisée, mais je ne pense pas encore remettre la main à la pâte en terme de réalisation, qui sait avec le temps, même si celui-ci m’est compté (rires) !

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