ENTRETIEN AVEC HOU HSIAO-HSIEN

C’était il y a déjà deux ans et pourtant cet entretien avec le maître taiwanais n’a rien perdu de sa fraîcheur, bien au contraire. En effet, cette « publication à retardement » (ces entretiens qu’on laisse dans les cartons par oisiveté) dévoile des aspects du cinéaste que l’on comprend mieux aujourd’hui à l’orée de ses nouveaux projets.
De la Chine jusqu’à son identité taiwanaise, j’ai eu le plaisir de me confronter à celui qui a marqué le cinéma des trente dernières années, dont Jim Jarmush ou encore Olivier Assayas(ce dernier fit découvrir en partie le maître sur le vieux continent européen lorsqu’il était encore aux Cahiers du Cinéma), et plus généralement tous les cinéastes chinois, citent comme référence et source d’inspiration.
Comment voyez-vous de Taiwan la jeune génération de réalisateurs issus de Chine Continentale, celle que l’on appelle « la sixième génération » ?

Je n’ai pas vu beaucoup de films de la sixième génération, mais par curiosité et depuis peu, je m’en procure en import. Après 1949, la Chine a développé une culture cinématographique différente de celle de Taïwan. Par exemple, les films de Zhang Yimou ou de Chen Kaige ne sont en rien compatibles à ce qui se fait sur l’île. Je trouve que le cinéma taiwanais a d’avantages préserver ses traditions que le cinéma chinois. Actuellement, je pense qu’il y a deux types de cinéma chinois : d’un côté les films à la marge de la production exposant les racines chinoises rurales et urbaines, de l’autre, des longs métrages sous influence étrangère qui cherche à cartonner au box-office. Je trouve que ces derniers sont dans un rôle d’imitation et non de création. En discutant avec Ang Lee, ce dernier ne comprend plus très bien ces films, il n’y a pas de travail de réflexion de retour aux sources et seul le profit devient le critère de réussite d’un long métrage.
Selon moi, le plus important c’est de saisir les émotions humaines, de montrer où l’on grandit, où l’on vit. La Chine s’est ouverte et il y a tant à raconter, c’est vraiment dommage de céder au chant des sirènes occidentales.

Pourtant, vous avez produit Shanghai Triad de Zhang Yimou. Pouvez-vous également nous parler de votre rôle de producteur à Taiwan ?

Zhang Yimou et moi nous nous connaissions depuis longtemps, j’ai donc décidé d’être son producteur suite à un service rendu pour une personne chinoise impliquée dans le financement de la Cité des Douleurs.
Je lui avais déjà dit à l’époque mon profond désaccord sur son observation de la société et sa manière de l’exposer, mais ce n’était pas mon rôle d’interférer dans son travail et il a donc eu toutes les libertés possibles pour ce tournage.
Ce travail m’a permis de constater que la situation politique chinoise est bien différente de celle de Taiwan et d’observer Zhang Yimou à la tâche. Ce dernier sait bien exploiter l’ensemble de ses acteurs, notamment les personnages de second plan.

Concernant mon aide à la production. À Taiwan, je produis des films de jeunes cinéastes (NDLR : Reflections de Yao Hung-i) et leur donne le coup de pouce nécessaire dans la recherche de techniciens, dans l’organisation et la réflexion autour de leur projet. C’est mon devoir d’aider et développer le cinéma taiwanais.

Après Three Times qui peut être présenté comme un film-somme dans votre carrière, on peut se demander quelle direction vous emprunterez désormais. Seriez-vous tenté de réaliser un wu xia pian ou un film éminemment politique ?

Un wu xia pian oui !! C’est un rêve que je m’évertue à réaliser. J’ai toujours aimé les films de wu xia pian, mais j’ai encore d’autres projets dont un sur « les quatre sœurs de Hefei » de l’écrivain chinois Sheng Chongwen. J’aime beaucoup cet écrivain. Ses histoires, ses vérités sont d’une intelligence et d’une telle beauté, on se croirait devant un tableau de Picasso (rires).
Cependant, quels que soient mes projets cinématographiques, je serai toujours tourné vers les relations humaines. Aujourd’hui, je suis arrivé à un niveau personnel de réalisation qu’il me sera difficile de dépasser, c’est pour cela que dans les années à venir, je vais chercher à tourner des longs métrages très différents de ce que j’ai pu faire jusqu’à présent.
Mais vous savez, il faut me croire, même dans un wu xia pian il est possible de mettre en avant les relations sociales ! C’est vraiment dommage de ne pas voir dans ceux réalisés aujourd’hui où toute la magnificence visuelle n’est qu’une vitrine pour cacher un vide social abyssal.

J’aimerais aussi évoquer l’histoire et la vie de ces femmes comme le fut ma belle-mère, qui ont subi une politique répressive et où elles abandonnèrent de nombreux nouveaux nés au seuil d’une porte ou derrière une maison dans le caniveau. Ce serait une parabole cinématographique intéressante sur la difficulté de survivre dans l’évolution de la société taiwanaise et chinoise. Mais c’est aussi une idée relative au taoïsme, celle où la nature est « mère des Hommes », alors qu’aujourd’hui ce sont les hommes qui ont développé un environnement à leur image.
Vous voyez, à force de parler, mon destin ne pouvait être que celui de tourner des films sur la société ! (rires)

(NDLR : En 2008, Hou Hsiao-hsien a annoncé que son prochain film sera un wu xia pian.)

On peut noter un parallèle très intéressant dans votre filmographie : À vos débuts, vous réalisiez des films qui regardaient vers le passé, vers votre jeunesse comme les Garçons de Fengkuei, Un Eté chez grand père ou Un temps pour vivre un temps pour mourir. Aujourd’hui vous vous projetez dans l’avenir et sa jeunesse : Goodbye South Goodbye, Millennium Mambo, Café Lumière et la dernière partie de Three Times. En définitive, lorsque vous étiez jeune vous évoquiez votre jeunesse et maintenant que vous vieillissez vous vous tournez encore vers la jeunesse, mais ce n’est plus la vôtre (rires) !

(Rires) lorsque j’ai tourné les Garçons de Fengkuei, je pensais vraiment retranscrire ce que j’avais vécu à Fengkuei. Je me rappelle avoir pris 21 jours pour tourner ce film alors que ce dernier est resté plus de 45 jours dans les cinémas taiwanais !
Maintenant que j’ai la soixantaine, je m’aperçois que la jeunesse taiwanaise a changé. D’ailleurs avec l’âge je m’en éloigne de plus en plus (rires) ! Cependant, j’y cherche toujours des aspérités qui vont m’inspirer. Cela a été le cas de Millennium Mambo où j’ai pris plus d’un an à suivre cette jeunesse pour connaître sa vie, ses aspirations, ses sentiments.
Vous savez, c’est comme les feuilles de l’abricotier, j’en ai pris une dans chute pour montrer toutes celles qui l’accompagnent. Et voyez-vous, cette feuille, c’est ma raison d’exister. La vie de la jeunesse actuelle ne peut se définir par un style ou une perspective, car chacun la vit à sa manière. Mais les gens ne se gênent pas pour les juger. Ce n’est pas mon travail, je laisse ça à d’autres.

Tous vos longs métrages évoquent l’identité taiwanaise. Qu’est-ce que c’est d’être taiwanais aujourd’hui ?

Les vrais Taiwanais ont sept, voir huit mille ans d’histoire sur cette île. Le peuple Han du continent à migré dans la zone de la rivière Danshui, alors que dans le même temps Taiwan était devenu le refuge des pirates. Certains continentaux sont venus à Taiwan pour prospérer dans la vente de cornes de cerf, de médicaments chinois ou de thés. Ces commerces ont été pérennes jusqu’en 1895, date à laquelle les Japonais sont arrivés. Seulement vingt années avant cette annexion, Taiwan était devenue une province de la dynastie Qing où Liu Ming-chuan était alors le gouverneur. En 1920, Taipei fut désignée pour être la capitale de Taiwan. Avec l’échec du Guomindang sur le continent, celui-ci se réfugie sur l’île, sous le protectorat américain. Ce soutien indéfectible participera d’ailleurs à l’aggravation des relations soviétiques et américaines, et sera l’un des arguments de la guerre froide.
Ensuite, Taiwan n’a jamais clairement défini sa position avec la Chine continentale, d’où leurs relations extrêmement tendues, comme avec le Japon. Voilà ce que je connais de Taiwan.
Aujourd’hui, il y a des politiciens qui réfutent cela, alors que d’autres veulent un rapprochement avec le Japon. C’est difficile, nous sommes pris dans nos propres tenailles. C’est en ce point que nous réfléchissons à notre identité.
Dans mes films, j’essaye toujours de développer cela. La situation de Taiwan est la plus compliquée qui soit. Son histoire est devenue un moyen pour certaines personnes de justifier des politiques sournoises, pernicieuses plus particulièrement dans le rapprochement avec le Japon. Mais pour moi, il n’y a qu’une seule identité possible : celle des individus vivant honnêtement et sincèrement. Alors si je pouvais vous résumer l’identité taiwanaise, je le ferai volontiers, mais la situation est telle que ne se définit pas.

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