Entretien fleuve avec Luisa Prudentino sur le cinéma chinois

Pour présenter Luisa Prudentino je pourrais très bien employer la version officielle :
Après une thèse sur le cinéma chinois des années trente, Luisa Prudentino se passionne pour le travail des jeunes réalisateurs qui révolutionnent le 7eme art. Considérée comme l’une des meilleures spécialistes sur le sujet, elle partage son temps entre ses activités de consultante et l’organisation de festivals, de colloques sur le cinéma en Chine.
Mais la rencontrer est ce qu’il y a de plus juste. Auteur du livre sur le cinéma chinois Le Regard des Ombres, sa gentillesse, son ouverture d’esprit, sa connaissance sur ce cinéma et son charmant accent des Pouilles en font une lumière indispensable à tout cinéphile. Suivez le guide…

REGARD SUR LE PASSÉ ET SUR LA RECONNAISSANCE DU CINEMA CHINOIS

Aujourd’hui on parle très peu de ce cinéma chinois des années 30, voir même d’avant la révolution culturelle. Pourtant on a parlé longtemps du cinéma japonais et de ses grands cinéastes comme Ozu ou Mizoguchi. Qu’est ce qui fait qu’en France et en Europe, lescinéphiles ont complètement occulté cette période du cinéma chinois ?

Vous avez raison et c’est vraiment dommage. Je pense et crois en plusieurs choses : tout d’abord le cinéma chinois a eu de nombreuses difficultés, notamment la difficulté même de mettre son cinéma en valeur notamment dans diffusion des œuvres cinématographiques. Il faut dire que le cinéma chinois revient de loin. Il a faillit disparaître tant de fois, en particulier avec la période de la révolution culturelle qui je pense a changé le destin de ce cinéma. Pendant dix ans, de 1966 à 1976, l’industrie cinématographique chinoise a cessé d’exister. Cela tue le cinéma d’un pays, et le temps de remettre en place tout un système qui a été laissé à l’abandon à jouer un rôle dans le retard dan la reconnaissance du cinéma chinois.
Au jour d’aujourd’hui il y a tout de même des initiatives pour faire connaître ce cinéma comme celle de la Cinémathèque Française donnant à voir de nombreux long métrages des années 30. Mais il est vrai que ce cinéma reste encore très méconnu par rapport au cinéma japonais ou américain de ces mêmes années.
C’est donc vraiment une question de retard. En même temps si l’on regarde de près, la brèche d’intérêt pour le cinéma chinois s’est vraiment ouverte et de nombreux cinéphiles s’intéressent de plus en plus au cinéma d’auteur chinois, peut être plus fort que pour le cinéma d’auteur japonais. Pour le cinéma nippon, nous nous contentons en France du cinéma des grands réalisateurs et du cinéma d’animation.
On peut dire que la Chine est vraiment en train de rattraper son retard sur les autres cinématographies. Au moment où le cinéma chinois reprendra son retard, on découvrira d’avantages d’œuvres oubliées et notamment les films politiquement incorrects de l’époque.

Il est vrai que le cinéphile européen s’intéresse seulement à ce qu’on lui donne, c’est-à-dire quelques grands réalisateurs japonais actuels comme Kitano ou Miike et laisse de côté le cinéma d’auteur japonais. Le cinéma chinois est un peu dans le chemin contraire où l’on s’intéresse beaucoup aux cinéastes actuels et peu à ceux des premières années du cinéma.

Exact et j’espère que lorsque le cinéphile voit d’excellents films chinois contemporains, il aura envie d’en découvrir d’avantage en se plongeant dans des films plus anciens. En résumé plus on parlera de la cinématographie chinoise plus on stimulera le cinéphile à en savoir d’avantage. Forcément cela finira par payer et combler le retard.

Vous aviez dit un peu plus haut que le cinéma chinois de 1966 à 1976 était inexistant, y a-t-il eu quand même des œuvres, notamment de propagande ?

Oui, il y a eu des films pendant cette période et sont au nombre de huit : exclusivement des œuvres de propagande. C’était des films en forme d’opéra moderne qui prônait le culte de Mao. Cela a tenu les écrans chinois pendant presque 10 ans !
Aujourd’hui si l’on regarde de plus près ces œuvres, elles peuvent paraître très « kitsch » pour nous autres européens, avec des éléments invraisemblables. Mais ce sont quand même des films très intéressants et je vous le dit en avant première cela fera l’objet de mon prochain livre en collaboration avec d’autres auteurs sur le cinéma de propagande.
Ce qui est tout à fait remarquable c’est que même le cinéma de propagande à la chinoise a su gardé une notion artistique qui a certainement sauvé le cinéma continental. C’est aussi ce cinéma qui a permit de rebondir directement vers un autre cinéma chinois après sa chute. Les films allemands sur ce sujet restent totalement des films de propagande mais ces opéras chinois moderne, même si on ne peut pas dire que ce sont de superbes films, gardent un soucis artistique que l’on ne retrouve pas dans les films de propagande purs et durs d’autres pays. Je pense vraiment que ces films ont permis de ne pas amputer définitivement la cinématographie chinoise.

Après ce cinéma de propagande, qui ont été les bâtisseurs du renouveau chinois entre 1976 et 1982 ? On connaît tous l’excellente promotion de l’année 1982 formant la cinquième génération avec Zhang Yimou, Chen Kaige, Tian Zhuangzhuang… Mais on ignore les premiers véritables créateurs d’un cinéma post-révolution culturelle…

Je suis très contente que vous souleviez cette réflexion. En Europe on parle très peu de ces cinéastes bâtisseurs. On parle d’eux comme de la génération perdue. Qu’est ce qui s’est réellement passé ? C’est la fameuse quatrième génération, c’est-à-dire des gens qui ont été formé avant que l’académie du cinéma ne ferme pendant la période de la révolution culturelle. Ces gens là ont tout de suite reprit le flambeau après la fin de la révolution culturelle et ont profité de la nouvelle politique de libéralisation qui tomba au bon moment, permettant un nouveau départ.

Ces gens dont on parle peu ont fait de nombreux films qui ont été extrêmement intéressants. Je pense notamment au long métrage Le sourire d’un homme tourmenté de Yang Yanjin, un oeuvre extraordinaire. Mais il n’est pas le seul car le cinéaste Wu Tianming, que l’on considère comme le père de la cinquième génération et qui a fait venir au studio de Xi’an Chen Kaige et Huang Jianxin, était aussi un réalisateur d’exception. Avec ses amis de la quatrième génération il a reprit le meilleur du cinéma d’avant, tout en y ajoutant les souffrances liés à la révolution culturelle : l’échec del’homme face au groupe. Il jeta ainsi les bases de la cinquième génération.
C’est grâce à eux qu’on a commencé en Chine à faire du cinéma sur l’homme et ses sentiments et non plus seulement sur l’homme social c’est-à-dire un homme au milieu d’un groupe. Avec l’échec de la révolution culturelle, de sa politique et de l’inutilité de l’individu, les metteurs en scènes se sont intéressés à ce que l’homme ressentait et non pas à ce qu’il représentait. C’est donc une période de transition mais aussi d’innovation puisque ces cinéastes ont vraiment tout essayé.

Du côté du contenu c’était assez nouveau car il n’y avait plus d’idéologie, on s’intéressait au particularisme et plus du tout à la collectivité. En même temps du point de vue de la forme, on employait de nouvelles technologies pour exprimer les états d’âmes de l’individu. C’est vraiment cette génération qui a assuré une certaine pérennité à la cinquième et a établit un travail formidable et difficile. Lorsqu’ils auraient pu se faire connaître d’avantage une nouvelle vague de réalisateurs a fait son apparition…

Pourquoi la quatrième génération a disparu aussi prématurément ?

C’est un peu la loi de l’élève qui dépasse le maître, l’apparition des Chen Kaige, Zhang Yimou qui ont réussit à leurs débuts d’excellents films, ont réalisé l’exploit de se faire connaître du monde entier. Ces deux cinéastes ont lancé si fort le cinéma chinois sur la place internationale que nous n’avons plus entendu parler des précédents réalisateurs.

Certes, mais pourquoi avoir distingué la quatrième génération de la cinquième génération puisque le travail de cette dernière est dans la continuité de la quatrième ? Ils défendent à peu de choses près les mêmes valeurs des sentiments de l’individu…

Tout à fait, vous pointez le doigt sur le problème des classifications de générations. En Europe nous avons classé les réalisateurs chinois par génération plus pour s’y retrouver que pour autre chose. D’ailleurs entre nous, sinologue et expert du cinéma chinois, on a du mal à se mettre d’accord sur le terme même de génération.
Est-ce qu’on doit entendre des périodes chronologiques ? Est-ce qu’on doit plutôt entendre une synthèse de même idées cinématographiques ? Est-ce finalement pas un peu des deux ?
On l’a fait pour pouvoir les classer, les identifier. Mais les chinois eux-mêmes n’ont jamais procédé à ces distinctions générationnelles, ils le font aujourd’hui parce que nous l’avons fait en amont. Les jeunes cinéastes chinois parlent eux aussi de cinquième ou sixième génération par influence mais autrement dans la population chinoise ces termes ne sont jamais évoqués.
Donc Chen Kaige et Zhang Yimou sont les représentants de la cinquième génération, qui ont profité de suite de la réouverture de l’Académie de cinéma de Pékin en 1978. En fait dans leurs styles, ils reprennent ce que leurs prédécesseurs avaient réalisé. Cela ont été vu comme des chefs d’œuvres, et ne volent pas leurs titres puisque meilleur d’un point de vue qualitatif que ceux de la quatrième génération. On peut préférer certes un film des débuts de Chen Kaige que ceux de la quatrième génération, mais il ne faut pas se voiler la face : certaines œuvres de la quatrième comme Le sourire d’un homme tourmenté font jeu égal avec Terre Jaune.

A titre d’information, existe-t-il des documentaires sur la période de la quatrième génération, sur la création du renouveau du cinéma chinois ? Qu’il soit asiatique ou non ? Ou subsiste ils juste des souvenirs personnels des différents acteurs de l’époque ?

Il n’existe pas de documentaires filmés à ma connaissance sur cette période du cinéma chinois.
Par contre ce qui est intéressant c’est que de nombreux ouvrages vont paraître de professeur de l’école de cinéma de Pékin avec de nombreux témoignages. Il y aura donc un énorme intérêt à les découvrir et seront certainement mis à disposition du public dans un futur proche.

LE CINEMA CHINOIS : AUJOURD’HUI

Si vous deviez faire un bilan de santé du cinéma chinois en 2006 et de ses évolutions en tant que sinologue et spécialiste …

Ce qui est intéressant par à rapport à mon livre, c’est que je constate deux choses :

1) je suis contente aujourd’hui car en Chine on est face à un carrefour idéologique entre le cinéma indépendant et le cinéma populaire officiel. Je ne crois pas, et je l’avais dit dans mon livre, ce qui a suscité de nombreux désaccords, dans le fait qu’il y ait des frontières aussi tangibles entre le cinéma officiel et indépendant.

Cependant attention, c’est vrai qu’il y a un cinéma officiel exécrable et pareil dans le cinéma indépendant.
Fin 2003 (NDLR : là ou Luisa Prudentino nous a laissé avec son livre), les cinéastes indépendants se posaient déjà la question : Est-ce un bien pour nous et pour notre cinéma indépendant de continuer sur la voie non officielle, à se priver de notre public naturel ?

Il y a eu des cinéastes en Chine qui ont décidé de se battre contre ce système de censure. La réflexion était « dans quelle mesure était il possible de l’intégrer sans perdre de ses idées indépendantes ? »

2) je vois aujourd’hui que le cinéma chinois est en train d’aller dans une bonne direction. Pour preuve, les deux chefs de files de la sixième génération de cinéaste chinois, c’est-à-dire Jia Zhang-ke et Wang Xiaoshuai ont fait leurs films The World et Shanghai Dreams dans un système officiel. Tout le monde se posait des questions si ils avaient été obligé de faire des concessions et moi je persiste à dire qu’ils ont signé là leurs meilleures œuvres (NDLR: propos établis avant la sortie de Still Life de Jia Zhang-ke).
Alors bien sûr, cela ne veut pas dire que tout d’un coup les règles de la censure se sont assouplies, que soudain le bureau des films est devenu un important partenaire des cinéastes indépendants. La censure en Chine existe toujours mais il y a eu un pas en avant. Tous les cinéastes de la profession ont compris qu’il fallait se battre pour une cause commune, pour sauver la cinématographie nationale car un nouvel ennemi les terassait dans les salles obscures et sur les marchés chinois : la concurrence étrangère, notamment américaine.
Il subsiste encore et toujours des films de « commande » qui véhicule certains messages, certaines valeurs mise en avant par le politique, mais à côté de cela il y a des œuvres magnifiques comme le dernier film de Ning Ying Mouvement Perpétuel qui sortira bientôt en Chine. Ning Ying qui rappelons-le a toujours combattue la censure sur place. Il y a donc de l’espoir, du concret.

On a pu déceler une période entre fin 2003 et début 2004 où l’on ressentait les effets de cette transition et de ces interrogations sur le devenir du cinéma chinois. Le cinéma indépendant souhaitait relever le défi sur sa sortie de l’ornière. Je peux vous dire aujourd’hui que je suis allé sur place en 2006 et entre ce court laps de temps j’ai vu une quantité de films extrêmement intéressant. Je ne vois presque plus si ils sont indépendants ou officiels. Le cinéma chinois est donc véritablement sur la bonne voie…

La censure est une arme à double tranchant : d’un côté elle marque la singularité du cinéma chinois et d’un autre côté elle crée les contraintes qu’on lui connaît. Est-ce qu’aujourd’hui cette censure s’adapte à l’évolution chinoise ou reste elle la barrière que tout cinéaste doit franchir ?

Il ne faut pas se leurrer, la censure existe toujours et avec elle son lot de difficultés. Regardez dans la société, les sites Internet sont verrouillés pour bloquer l’accès à certaines informations mettant à mal les politiciens, la presse elle aussi est limitée dans sa liberté d’expression.
C’est quelque chose qui ne va disparaître de si tôt si bien que le parti ne souhaite pas sa disparition car c’est un moyen unique de contrôle sur la population.
L’Etat chinois s’est vu devant de nouvelles difficultés : Avec Internet, comment tout contrôler ? Ce n’est pas possible. En même temps cette censure a développé une scène artistique qui a énormément de succès comme dans la littérature avec par exemple Les Bonbons chinois de Mian Mian. Les romans de ce type sont les plus lus en Chine et circulent quand même sous le nez de la censure. Avant vous ne pouviez pas les acheter dans les librairies et encore. Mais avec Internet…
La Chine est sur ce point très étrange. Un vieil adage dit « chaque chose est vrai et son contraire aussi ». On ne peut pas affirmer une chose en Chine car son contraire est vrai aussi. La vérité pure et dure comme nous la voyons nous occidentaux n’existe pas. Pour la censure c’est pareil, elle est omniprésente mais il y a toujours moyens de la contourner. De plus, il y a des manières officielles de manœuvrer à sa suppression au moins en ce qui concerne le cinéma. L’assouplissement est en voie de développement car auparavant elle était lourde et s’immisçait à toutes les étapes de l’élaboration d’un long métrage. Maintenant elle a tendance à être fixée à un moment donné. Laissons le temps au temps, les choses iront forcément dans le bon sens, mais pas de toute suite.

On peut poser une question parallèle à la précédente ; est ce que sans la censure, comme Jia Zhang-ke le souhaiterait lorsqu’il s’est exprimé pour votre livre, le cinéma chinois garderait son particularisme ? Est-ce que les contraintes n’étaient pas aussi une force ?

Comme tout comme pays, l’histoire nous apprend qu’à chaque fois qu’il y a eu des difficultés, des limitations, des atteintes à la liberté d’expression, il y a toujours eu une avant-garde de talents qui a su développer les meilleures idées artistiques existantes. Maintenant je veux dire aussi que la censure en général n’est pas une bonne chose. Cela peut être stimulant mais ce n’est pas pour le cinéaste une excellente condition de travail que d’avoir en permanence cette épée d’Hamoclès.
Alors le cinéma chinois va-t-il perdre sa particularité ? Oui il va perdre une de ces caractéristiques, car un jour la censure n’existera plus, dans un futur que j’estime très lointain. Mais ce que le cinéma chinois va perdre en singularité il va en liberté.

Pour les réalisateurs qui souhaitent passer cette censure, n’y a-t-il pas un risque qu’ils rendent des œuvres lisses même si les procédés techniques et l’imagerie peuvent passer des messages importants ? Par soucis de temps ou de facilité ou bien même de réaction de la censure, les cinéastes ne vont-ils pas s’auto-censurer ?

C’est déjà arrivé mais il y a eu aussi tout le contraire. Vous avez des cinéastes qui ont fait je ne pas combien d’aller retour au bureau de la censure pour se faire couper un morceau de pellicule. Ils en ont eu vraiment ras le bol et ont laissé tomber. Vous avez aussi des cinéastes qui se disent déjà que certaines scènes ne passeront pas le cap de la censure et vont de leur gré supprimer ces scènes.
Mais il y a d’autres cas. Un réalisateur qui souhaite développer une histoire d’une manière bien précise ne passera pas par la censure et préfèrera alors confectionner tout ceci par la voie de l’indépendance.
D’ailleurs c’est comme ça qu’est apparu finalement le cinéma indépendant.

Ils font tout de même appels à des capitaux étrangers… alors est ce que de ce côté sont ils finalement aussi libres qu’on pourrait le penser ?

En ce qui concerne l’appel aux capitaux étrangers, oui c’est une façon de faire. Mais au tout début ce sont la famille et les amis qui mettaient la main à la poche pour assumer le coût d’un long métrage. Maintenant avec les co-productions, y a t’il une influence ? Je pense certainement que oui, car il y a quand même des enjeux économiques, des enjeux d’images et d’argent sur les participations au festival. De plus dans la diffusion, la commercialisation, le cinéaste n’a pas vraiment son mot à dire. Mais le plus important, pour las cinéastes avec lesquels j’ai parlé c’est de rester maître sur son plateau de tournage. Bon, si un réalisateur a envie de parler d’un sujet et que ces co-producteurs ne souhaitent pas que ça le soit pour des raisons commerciales ou de partenariat avec la Chine, l’arrangement et les modifications sont alors vites entreprises. Ou alors vous faites comme Jia Zhang-ke et Wang Xiaoshuai et vous créez vos propres maisons de productions, encore faut il qu’elles soient viables financièrement.
De toutes façons les sociétés de production essayent au maximum d’œuvrer dans la liberté du réalisateur , car plus on laissera un cinéaste s’exprimer pleinement plus il aura de chance de réussir son film ce qui va dans le sens des intérêts des producteurs. Tout ça c’est aussi un sacré business…

LE REGARD DES OMBRES

Votre livre Le regard des ombres est une vraie mine d’informations sur le cinéma chinois contemporain mais c’est aussi une formule pédagogique qu’on a rarement l’occasion de lire, à la fois capable de toucher les néophytes et les spécialistes …

C’était un peu mon but de signer un livre à tendance pédagogique. Je ne voulais pas quelque chose comme ce qui avait déjà été fait puisqu’il existe déjà des œuvres très complètes mais très techniques comme celle de Régis Bergeron ou de la Cinémathèque Française. D’ailleurs quand je recherche un point précis je vais naturellement piocher dans ces œuvres mais celles ci ne permettent pas d’établir une passerelle entre les découvreurs et les initiés. C’est ce qui m’a poussé à écrire Le regard des ombres. Je voulais parler du cinéma chinois et notamment du nouveau cinéma chinois car le cinéphile français, mis à part Chen Kaige et Zhang Yimou, ne pouvait pas connaître par sa si faible diffusion le reste du cinéma chinois. J’ai donc en résumé décidé de faire en quelque sorte un mode d’emploi. J’espère que tout le monde y trouvera son compte.

Est-ce qu’entre la France et l’Italie il y a une grande différence sur passion pour le cinéma chinois, que ce soit par le public, par les différentes manifestations ou bien même la distribution ?

Au niveau des festivals entre les deux pays c’est à peu près pareil, il y a de nombreuses manifestation en Italie sur le cinéma asiatique et particulièrement chinois. Par contre là où il existe une réelle différence c’est dans la distribution des films chinois. La France est en avance comparé à l’Italie.
Vous avez plus de chance en parlant au public français de tomber sur des gens qui connaissent Jia Zhang-ke que pour le public italien. En Italie aucun film de Jia Zhang-ke n’est sortit en salle ce qui est quand même assez déplorable. D’ailleurs tout ce qui touche aux éditions DVD est aussi en avance en France. Au niveau du travail des universités et des spécialistes, des publications le niveau est a peu de chose près le même.

La France a un regard différent et je ne pense pas que les relations politiques comme L’année de la Chine en France ou bien même les échanges diplomatiques ont joué dans cette différence mais c’est plutôt le public et les efforts à le sensibiliser à d’autres cultures cinématographiques.

LA DIFFUSION DU CINEMA CHINOIS EN FRANCE

En France, l’édition dvd en terme de cinéma chinois est encore assez pauvre. Seuls quelques Chen Kaige, Jia Zhang-ke ou Zhang Yimou existent. Est-ce que le cinéma chinois n’est pas porteur commercialement ?
Le cinéma japonais l’est peut être plus car on voit ressortir des anciens films d’Imamura, Kobayashi…. Y’a-t-il alors une plus forte communauté attachés au œuvres japonaises que chinoises ? Est-ce vraiment inégalitaire ?

C’est vrai qu’il y a en France une forte disparité entre les sorties de dvd de films chinois et japonais. Malheureusement comme c’est un commerce, les éditeurs ne sont pas en proie à l’envie de découverte. Comme les anciens réalisateurs japonais sont plus reconnus médiatiquement, les droits des films vont être plus facilement achetés. Mais bon je vois malgré le manque d’effort, une certaine dynamique et on ne peut que souhaiter que cela se développe d’avantage. Maintenant pourquoi y a-t-il plus de dvd de film japonais ? Tout simplement parce que le cinéma japonais est plus populaire que le cinéma chinois.

On voit aussi certains films chinois édités en France qui n’ont pas forcément un énorme intérêt culturel alors que d’autres comme Terre Jaune se font attendre….
Il y a comme une carence dans le travail de fond car seul les films distribués dans les festivals français où l’on récupère les sous titres et le master auront peut être la chance de se retrouver en dvd…

Mais voilà, vous avez mis le doigt sur le problème. Il y a un manque d’intérêt pour le cinéma chinois dans le travail d’édition lié notamment au coût et c’est pour cela que certains prennent la solution de facilité en reprenant les films présentés aux festivals français. Cela comporte ainsi un moindre investissement.

Il manque un travail de fond, de découverte et notamment de prises de risques que je reproche au diffuseur. Si l’on prend des risques sur cette cinématographie, il y a quand même de quoi faire quelque chose. Bien entendu cela s’avéra peut être peu payant sur le départ mais au fil du temps cela portera es fruits car il y a quand même des œuvres superbes qui pourront toucher le public et qui commercialement trouveront acheteurs. Il faut montrer au public notamment par le biais des festivals que la Chine recèle d’excellentes œuvres.

On a parfois du mal à comprendre comment un film tel que Terre Jaune où les critiques sont unanimes pour le considérer comme un chef d’œuvre ne soit pas édités alors que c’est certainement un prise de risque moindre qu’un film chinois où les avis sont plus partagés…

Vous savez, parfois il y a une fracture entre le public et les critiques. Terre Jaune a exclusivement suscité de bonnes critiques par les professionnels du cinéma mais aussi par des revues spécialisées comme les Cahiers du Cinéma. Mais au niveau de la diffusion au public c’est là où les ennuis ont commencé parce que le public s’est retrouvé devant un film très spécial sans avoir été prévenu au préalable. Est-ce que ça vaut vraiment le coup de l’éditer ? Est-ce qu’il parlera à un certain public ? C’est là, la difficulté et il manque vraiment un travail de fond pour divulguer le plus possible le cinéma chinois au public. Par exemple je verrais très bien un diffuseur faire une petite collection consacrée au renouveau du cinéma chinois en les mettant dans le contexte de la découverte, de la popularisation du cinéma chinois grâce au festival. On parle de Zhang Yimou et Chen Kaige en ce moment pour leurs sorties de films, pourquoi ne pas faire un coffret regroupant leurs premières œuvres en disant : « voilà ces films sont leurs premières œuvres ». Bien sûr ces premiers films ne sont pas des films grands publics, mais sur le moment si vous faites un coffret il pourrait très bien marcher commercialement. D’une part il y a ceux qui disent que ce qu’ils font maintenant c’est de la soupe et vont s’intéresser aux œuvres antérieures, puis il y a ceux qui trouvent les œuvres actuelles excellentes et auront certainement envie de se plonger dans les anciennes œuvres pour mieux découvrir le travail de ces réalisateurs.
Alors bien sûr ces films plaisent ou ne plaisent pas mais le but de faire connaître, d’élargir le public vers ensuite d’autres films chinois seraient atteint.

Oui c’est vrai. On a en France par exemple Jean Pierre Dionnet avec sa collection Asian Star et ses films achetés on dirait parfois un peu au pile ou face, avec un dialogue commercial proclament chaque film comme une merveille fait qu’au bout du compte le succès qu’il escomptait n’est pas atteint. Je ne sais même pas si Jean Pierre Dionnet connaît véritablement l’œuvre de Chen Kaige pour rééditer L’empereur et l’Assassin…

C’est vraiment dommage que certains diffuseurs ne s’intéressent pas plus au cinéma, car effectivement sortir un lot de films sans travail au préalable sur le public ça ne va forcément pas très bien marcher. Je peux comprendre le soucis commercial que les diffuseurs ont car bien entendu il y a certaine rentabilité à tenir et qu’un Titanic va certainement mieux se vendre qu’un Terre Jaune, ça c’est sur (rires), y a pas photo là dessus.

Mais je pense que même commercialement il y a quelques effets à créer sur le public. En reprenant l’exemple de Zhang Yimou vous sortez Qiu Ju + Ju Dou et vous avez déjà deux excellents films. Sur Terre Jaune il y a peut être plus de spécificités culturelles mais les deux films de Zhang Yimou sont accessibles et intéressants même pour un public néophyte. C’est pour ça qu’honnêtement il y je ne comprends pas : bon je vois mal un éditeur comme ça du jour au lendemain sortir Terre Jaune ; c’est vrai c’est un choix difficile. Mais dans le contexte d’une découverte, d’une sortie liée avec un autre film récent du même réalisateur et avec une bonne communication, ça marche !

Mais est ce que le matériel d’origine est encore exploitable ? Le gouvernement n’est il pas un frein supplémentaire ?

Bon sincèrement il n’y aura pas vraiment de problèmes techniques car le matériel est là mais c’est plutôt du côté administratif que ça se jouera. Vous savez que les éléments administratifs et étatiques avec les chinois vont toujours très lentement (rires). Enfin un point commun avec la France et l’Italie (rires). C’est vrai qu’au bout d’un moment les professionnels du cinéma peuvent se sentir démotiver par la lenteur et par les rébarbatives tâches administratives pour finalement se diriger sur des œuvres japonaises où l’ont sait que les tâches sont beaucoup plus rapides, qu’il n’y a pas de bureau de censure etc… Il faut vraiment savoir que parfois c’est comme ça que cela se passe.
Mais bon en même temps, honnêtement les autorités chinoises s’améliorent sur ces conditions de partenariats et si la volonté de diffuser certains films est forte ce n’est pas ça qui puisse empêcher les diffuseurs de le faire. En bref c’est la volonté qui manque…

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