samedi 8 décembre 2007

Les Cendres du Temps

Les Cendres du Temps de Wong Kar-wai, 1994
Avec Leslie Cheung, Brigitte Lin, Tony Leung Ka-fai & Chui-wai

Un homme, Ou Yang-feng (le poison de l'Est), tient une auberge au milieu du désert, repère où il exerce également le métier de tueur à gages. Vénal, peu sympathique, il voit arriver différents types de personnages, venus lui rendre visite pour louer ses services. Chacun d'eux inc
arne une figure traditionnelle des films de sabre asiatique, mais surtout comme dans tous les films de Wong Kar-wai un amoureux en conflit avec lui même…



Si Les Cendres du Temps a tout l'air d'un wu xia pian traditionnel, si Wong Kar-wai se passe de certains codes du wu xia pian alors en plein renouveau en 1994, si les acteurs sont aussi de grandes figures de ce genre cinématographique, et si comble, Les Cendres du Temps est une adaptation, plus ou moins libre, disons inspirée, d'un livre de Jing Yong grand auteur de roman et de scénarios de films de sabre ( Dragon chronicles, Swordsman 1 et 2, Royal tramp…), on ne peut oublier que le réalisateur est... Wong Kar-wai et que le film soit ou non un wu xia pian n'y change rien, c'est d'abord un film de Wong Kar-wai. On y retrouve son style narratif, cinématographique et son obsession, son thème favori : une réflexion plutôt pessimiste et très mélancolique, sur les rapports amoureux.
Le scénario est, disons…, très compliqué. Non parce que l'histoire peut l’être, mais parce que le montage du film est complètement haché. Linéairement, le film est assez simple : divers personnages se croisent, s'affrontent, et Ou Yang-feng (Leslie Cheung) sert de lien entre eux, parce que tous viennent à lui par amitié ou intérêt. Mais le récit est complètement éclaté, entre le passé, le présent et l'avenir, on passe d'un personnage à l'autre, parfois juste le temps d'un plan long, silencieux et joli, sans beaucoup de cohérences, et le spectateur s'y perd un peu.

De Wong Kar-wai nous retrouvons la lumière douce et chaude de beaucoup de ses films qui d'ailleurs se marie très bien avec le genre du wu xia pian et que l'on retrouve dans la série des Swordsman par exemple, des plans resserrés sur les visages, sur des détails comme les mains ou les pieds d'un personnage. Puis le cinéaste est dépositaire d’une mélancolie particulière, faite de silences, de scènes lentes et sensuelles (comme cette scène très étrange dans laquelle Carina Lau se tient sur un cheval la nuit au milieu d'une rivière et caresse de ses pieds les flans de l'animal).

Le réalisateur hongkongais reste cependant fidèle à une chose : la musique. Cette dernière joue la carte de la tradition et ne se permet aucun écart. La BO est composée de musique de style classique chinois parfaitement adaptée à un film de wu xia pian.

Et il a su enrichir le genre grâce à la technique très particulière qu'il utilise pour filmer les combats ; il tourne la scène en accéléré pour ensuite, la passer à l'écran en vitesse normale. Le rendu est alors très pictural, le spectateur se retrouve dans une sorte de peinture moderne en mouvement, une réussite stylistique et visuelle. Deux scènes de combat sont particulièrement belles ; l'une mettant en scène Tony Leung Chiu-wai, et l'autre Jacky Cheung. Ce n'est pas le geste du combattant qui est mis en exergue, mais le mouvement, l'essence même du combat. .
Les Cendres du Temps est donc un film techniquement propre au style de Wong Kar-wai tout en déclinant des aspects propres au wu xia pian ; peu de lieux, beaucoup de personnages, une lumière brune orangé, de la musique classique.

L’ancien président du Festival de Cannes, s'inspirant d'un roman de sabre, rend ainsi hommage à un genre, non seulement par le choix de ses références littéraires, mais aussi à travers la galerie de personnages qu'il met en scène. Il s'est amusé dans ce long métrage à insérer le plus grand nombre de personnages types que l'on rencontre dans les wu xia pian, et a de plus, fait appel à des acteurs reconnus dans ce genre cinématographique.
Ainsi, Leslie Cheung incarne le bretteur mercenaire dénué de tous scrupules, Tony Leung Ka-fai le joli coeur sans conscience virevoltant d'une aventure à l'autre, entre deux verres d'alcool, Brigitte Lin retrouve le rôle complexe du personnage androgyne et ambivalent qu'elle a magistralement interprété dans de nombreux films tels The East is Red à Handsome Siblings, Jacky Cheung le bretteur errant au grand coeur, Tony Leung Chiu-wai le guerrier handicapé (il est en passe de devenir aveugle), Charlie Young la jeune fille en détresse, Carina Lau et Maggie Cheung en femmes torturées par la déception amoureuse…

Les personnages confrontés à Ou Yang-feng viennent auprès de lui chercher une solution à leurs problèmes, mais servent surtout de faire valoir, ou plutôt de faire dévaloir à celui-ci. Car Leslie Cheung incarne un personnage très antipathique ; vénal, égoïste et sans coeur.
Wong Kar-wai choisit d'expliquer cette attitude par le fait d'une déception amoureuse qui ne le rend pas plus sympathique.

Car voilà bien le sujet du film, l'amour, les relations amoureuses.
Chaque personnage est confronté à un problème qui lui est propre, mais tous ont perdu un être cher, parce que celui-ci les a trahis ou parce qu’eux, sont partis attirés par la gloire et l'aventure, excepté Charlie Young venue chercher de l’aide pour venger le meurtre de son frère et dont le personnage sert à montrer l’antagonisme de Ou Yang-feng tout comme Hong Qi. Seul Tony Leung Ka-fai échappe à cet état de fait puisqu'il se retrouve en tant que séducteur, au centre de la plupart des intrigues.

Les personnages ne savent pas gérer leurs relations amoureuses et sombrent dans la mélancolie ou l'indifférence cynique comme Ou Yang-feng.
Hong Qi (Jacky Cheung) le bretteur errant et Mu Rong (Brigitte Lin) sauront quant à eux régler leurs problèmes, l'un grâce à la générosité de son coeur, l'autre parce qu'il accepte et assume pleinement sa folie. Peut-être est-ce là, le message du réalisateur. L'amour ne peut être supporté que si l’on sait faire preuve d'un total détachement des choses qui n'y sont pas liées ou si on accepte de vivre pleinement et sans limites sa folie.

On pourra cependant reprocher au Cendre du Temps, comme pour la plupart de ses films, un montage complexe qui rend la narration parfois très confuse, voire lancinante. Le film reste toutefois une intéressante variation du genre cinématographique du wu xia pian, qu'amateurs du genre et du réalisateur devraient découvrir avec intérêt.

À noter :

1 : La distribution originale intégrait Joey Wong. Le réalisateur a coupé les scènes dans lesquelles elle apparaissait à l'exception de la version commercialisée en Corée.
2 : La version HK dure 98 minutes, la version internationale 91 minutes. C'est Wong Kar-wai qui l'a ainsi décidé. Il a coupé au montage certaines scènes de batailles et des citations littéraires, rendant le récit encore plus complexe et plus intellectualisé.
3 : Le film a été primé aux HK Awards : meilleure direction d'acteur (W. Chang), meilleure photographie (Christopher Doyle), meilleurs costumes et maquillages (W. Chang).
4 : C'est durant le tournage des Cendres du Temps que Wong Kar-wai a réalisé Chungking Express, les mauvaises conditions climatiques ayant perturbé le tournage des Cendres du Temps.

Anne Grosbon

Publié par damien à 10:25

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