dimanche 18 novembre 2007

La Pleureuse

La Pleureuse de Liu Bingjian, 2002
Avec Liao Qin, Xingkun Wei, Jiayne Zhu, Longjun Li

« Sous des dehors comiques, un constat cinglant des ravages sociaux de la Chine »

Après La Grosse Pierre à encre déjà sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs en 96 et Le Protégé de Mme profondément décevant, Liu Bingjian revenait en 2002 représenter son pays, la Chine (non son régime) avec son troisième long métrage intitulé La Pleureuse.
La pleureuse, c'est Wang Quixiang (Liao Qin), une des révélations de ce festival. Une jeune femme affublée d'un mari flambeur qui se retrouve flanquée du bambin (la bambine en l'occurrence, fabuleuse dans ses mimiques) d'une de ses voisines déserteuses.

Le long métrage débute dans la banlieue pékinoise filmée, comme de coutume, sans artifice, que Liu Bingjian
retrouve aussi dévastée que dans son dernier film. En route pour une province montagnarde, momentanément déchargée du fardeau d'être mère à la place de la mère, elle retrouve son ami d'enfance, déjà marié mais l'esprit libre, qui a monté une affaire de pompes funèbres, faisant de la mort et de la maladie son marché de prédilection.

C'est dit, Quixiang sera pleureuse puisqu'elle parvient si brillamment à échapper à la loi salique de Zhang Ergou. Dès lors, le couple (la pleureuse et son agent) fait son pain de la tristesse des gens. Deuils en tous genres, formules « tout compris », les « Échos infinis » se répandent « à fendre la Terre » ; la pleureuse fait un malheur dont elle est la première à se réjouir. D'un point de vue purement occidental, ce film est amoral, du sexe sur un cercueil à l'exploitation de la misère des gens, le puritain de base s'y perd et ne sait s'il faut en rire ou en pleurer.

Mais pour le peuple chinois, pragmatique, fétichiste et livré à un « communisme de marché » débridé, la mort n'est pas une fin en-soi et la vie continue, mélange de croyance superstitieuse et de résignation. On y voit même l'occasion de briller : « Mon beau-père est mort ; je ne veux pas perdre la face devant ma belle-famille […]. C'est cher, mais après tout ça n'arrive qu'une fois dans la vie ». Rire jaune dans la salle. On reconnaît bien là la culture asiatique et réussir à la faire partager semble être, depuis ses débuts, le credo du réalisateur.

Dommage que sa photographie si réaliste et austère ne sache pas suffisamment mettre en valeur ses personnages et son histoire. Sortir de l'Académie du film de Pékin ne garantit malheureusement pas la lumière d'un film. Telle est la leçon qu'on en gardera. Sur l'Orphelin d'Anyang, on accordait un certain parti-pris formel qui servait l'histoire.

Dans cette comédie dramatique au ton cynique, on lui refuse ce passe-droit. Néanmoins, sur le plan purement scénaristique, le film tient la route et y adhère bien mieux que le 38 tonnes qu'était « Le Protégé… ». Critique cinglante de la société chinoise, mais surtout peinture réaliste de ses travers, Liu Bingjian est ici parvenu à maintenir le rythme jusqu'au bout.

Apologie du trust vertical dans un pays où le capitalisme clandestin reste le pire ennemi et le corolaire immédiat du régime communiste, dénonciation de la corruption qui le gangrène, le tout est bien audacieux et peu susceptible de passer la censure chinoise. Mais on retiendra avant tout de ce film, le minois agaçant et nerveux de Wang Quixiang incarné avec talent par la toute jeune Liao Qin qui, à force de s'apitoyer sur le sort d'autrui en arrive à ne plus savoir sur qui ou quoi elle pleure, si ce n'est sans doute sur elle-même et l'avenir de son pays.
Vianney Meunier
(2003)
Rappel culturel - Damien Paccellieri

Le rôle de pleureuse est une profession/activité à part dans la société chinoise. Pour montrer leurs assises dans la société, certaines familles faisaient appel aux pleureuses pour montrer toute leur importance lors des funéraille, comme si de nombreuses personnes venaient pleurer la mort de l’un des leurs.
Pour son côté théâtral, cette prestation de service était très appréciée des familles aisées, car elle avait un impact très positif sur l’image sociale du clan.
Mais aujourd’hui leur rôle a changé. En effet, les grandes villes urbaines n’enterrent déjà plus leurs morts ; désormais seules les cendres sont mises en terre. En définitive, plus besoin de pleureuses. Il en reste néanmoins dans les régions reculées aux coutumes ethniques séculaires. Leurs prestations ne visent plus à asseoir l’influence d’une famille, mais à apporter tout simplement un soutien psychologique par leur présence notamment pour les familles dont les enfants sont partis à la ville, délaissant parents et grands-parents.


Publié par damien à 12:23

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