vendredi 9 novembre 2007

Chungking Express

Chungking Express de Wong Kar-wai, 1994
Avec Faye Wong, Takeshi Kaneshiro, Brigitte Lin

Chungking Express ou le chassé-croisé amoureux d'une tueuse à l'imperméable beige, de deux policiers aux cœurs brisés et d'une serveuse.

Deuxième oeuvre d'un réalisateur aujourd'hui reconnu mondialement, et à juste titre, Chungking Express a puisé les racines de sa conceptualisation lors du tournage des Cendres du Temps. En effet, un problème technique est venu perturbé la réalisation du Wu Xia Pian à la sauce Wong Kar-wai, et le réalisateur, loin d'en profiter pour se tourner les pouces, s'est mis à tourner caméra à l'épaule, trois mois durant, le premier épisode d'une trilogie qui trouvera suite avec Les Anges Déchus puis Happy Together.

Aujourd'hui secondée d'une réputation flatteus
e, petit retour en arrière sur un film, d'une simplicité déconcertante doublée d'une magie intemporelle.

« Durant ce bref instant d'intimité, un millimètre nous sépare. Je ne savais rien d'elle. 57 heures plus tard, je tombais amoureux de cette femme... »
C'est sur cette réplique, aujourd'hui devenu culte, que s'ouvre l'univers de Wong Kar-wai à nos yeux, et plus particulièrement le quotidien d'un policier incarné par Takeshi Kaneshiro dont l'interminable attente du retour de sa bien-aimée constitue le fil conducteur d'un scénario qui ne s'embarrasse pas d'une quelconque trame, mais préfère épouser les sentiments de ses personnages. Le style singulier propre à Wong Kar-wai, que l'on peut retrouver dans ses dernières oeuvres (In The Mood for Love, 2046), est donc bel et bien la marque de fabrique d'un réalisateur qui ne s'est décidément pas trahi tout au long de son admirable carrière. Chungking Express n'est donc pas un remue-méninge pénible dont on ne tiendrait ni les tenants ni les aboutissants, mais plutôt une tranche de vie illuminée par la magie et la féerie que parviennent à dégager le réalisateur et son photographe attitré Christopher Doyle.

Énergique, et pourtant doté d'une mélancolie presque palpable, ce deuxième film se base autour de quatre personnages principaux : une mystérieuse tueuse à l'imperméable beige et aux lunettes noires incarnées par Brigitte Lin (The Bride With White Hair aka Jiang Hu, Royal Tramp, Les Cendres du Temps...) dont la beauté physique n'est pour une fois pas mise en avant, une serveuse brune, mélancolique rêveuse revêtant les traits d'une Faye Wong (2046, Leaving Me Loving You, Chinese Odyssey 2002...) plus rayonnante que jamais, un policier abandonné par sa compagne qui sèche les larmes de son corps en courant (Takeshi Kaneshiro) et enfin un policier qui s'est fait largué par sa copine pour un autre homme, incarné par l'incontournable Tony Leung Chiu-wai (2046, Infernal Affairs, Hero...). .
Quatre personnages. Deux histoires d'amour. Hong Kong la magnifique. Illusions et désillusions. Si les thèmes ont connu leurs variantes et dérivés maintes fois, on sait aussi que Wong Kar-wai est capable de transcender de simples thèmes en véritables sentiments par le biais de déclarations muettes, de regards et gestes prenant alors toute leur importance. À la démonstration le cinéaste préfère la suggestion (même si 2046 a prouvé qu'il pouvait aussi être plus charnel). Ainsi le film vit par ses personnages, il n'existe pour ainsi dire aucun script même si le début du film, avec la mystérieuse tueuse, laissait présager plutôt du contraire (Wong Kar-wai avait d'ailleurs d'abord inventé le personnage du tueur des Anges Déchus pour ce film, mais l'a finalement retiré pour lui consacrer un film à part entière).

Flous artistiques, caméra déchaînée et mouvementée rythment en effet les premières images « Wong Kar-Waienne » parvenant à notre rétine, à mi-chemin entre arrestation musclée, courses poursuites et mystérieux deal. Un début contrastant radicalement avec le reste du film, tant sur le plan narratif que de la réalisation, beaucoup plus classique par la suite, même si les plans comme la photographie restent magiques. On reste par ailleurs plutôt déçu que le personnage incarné par Brigitte Lin ne soit pas plus développé que cela, tant son personnage semble posséder un véritable potentiel inexploité…
On regrettera également que le réalisateur ait décidé de couper son film en deux parties distinctes, très nettes, sans aucun rapport entre elles si ce n'est le restaurant justement nommé Chungking Express. La transition entre les deux histoires est quelque peu irritante, car l'on ne parvient pas réellement à saisir les liens qui les unissent, pour conclure à la toute fin, qu'il n'en existe tout simplement aucun : à la première histoire consacrée à Brigitte Lin et Takeshi Kaneshiro suit celle de Faye Wong et Tony Leung, bien plus sympathique, touchante et amusante d'ailleurs.

La cohésion entre les deux histoires se construit donc par l'opposition des rapports sentimentaux puisque dans la première partie il s'agit du policier qui tombe amoureux de la tueuse tandis que dans la seconde moitié, c'est au tour de la serveuse de tomber amoureux du policier. On remarquera également que si la première romance (qui n'en est pas une à proprement parler) baigne dans le domaine du fictif puisqu'il est difficile de s'identifier à une tueuse, encore plus lorsque celle-ci est convoitée par un policier, la seconde en revanche est d'un réalisme déconcertant, tant et si bien, qu'à l'issue du film, Faye Wong et Tony Leung restent longtemps ancré dans notre subconscient et balaient tout ce que le réalisateur avait mis en place dans la première moitié du film.

Mais là où Chungking Express tire toute sa force, c'est définitivement dans les petits détails du quotidien que se plaît à parsemer Wong Kar-wai tout au long du film : les boites d'ananas, la remise à neuf de l'appartement, le biper... Des détails qui de prime abord, peuvent paraître futiles, mais qui ajoutent cette touche de complicité avec les personnages tout comme ce sentiment de compassion ou de tristesse. Car Chungking Express est un film profondément mélancolique avant tout, où l'amour est présenté comme une douleur que l’on ne soulagera jamais…

Chungking Express jouit d'un charisme incontestable, amoindri par une construction narrative un poil hasardeuse, mais dont le charme, instantané et de tout instant, parvient à effacer. Soutenu par une musique entêtante et des comédiens hors pair, on tient là un véritable moment cinématographique qui, chose rare, s'apprécie toujours plus Après chaque séance.

Jean Baptiste Champion

Publié par damien à 01:54

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