mardi 27 novembre 2007

Blind Shaft

Blind Shaft de Li Yang, 2003
Avec Li Yixiang, Wang Shuangbao, Wang Baoqiang


Song et Tang sont de drôles de mineurs. Ils trouvent de l’or au fond d’une mine de charbon. Un faux accident engendre un vrai mort et c’est reparti pour une nouvelle mine avec une nouvelle victime. Cette fois-ci, la victime attirée dans les filets du duo est un môme de seize ans, grand, fort et parfaitement naïf…







« L'École des relations humaines »


Il y a quelques années de cela, c'est un public, une presse et un jury unanime qui a décerné collégialement à Blind Shaft la quasi-totalité des prix de la 5e édition du Festival du Film Asiatique de Deauville. Ce film avait déclenché un consensus sans précédent dans le festival, par l'engagement de son réalisateur et la justesse des interprètes.
Dans l'une des nombreuses mines de charbon du nord de la Chine, dont la vétusté et le sous-équipement feraient pâlir les bougnats les plus noirs des mines européennes, Song Jinming (Li Yixiang) et Tang Zhaoyang (Wang Shuangbao) commencent une nouvelle journée de dur labeur avec le frère de Tang, Chaolu qui vient d'arriver quelques jours auparavant. Dans les entrailles de la mine, au plus profond du puits, Song et Tang frappent tout à coup Chaolu avec une pioche et le tuent. Ils provoquent l'effondrement de la mine et réchappent de cet « accident ».

En feignant de se plaindre de la mort de son frère, Tang et Song menacent de rapporter l'incident aux autorités locales afin d'extorquer des fonds à l'exploitant de la mine. Craignant que l'on dévoile ses manœuvres illégales, le propriétaire de la mine accède finalement à leur demande. Après avoir quitté la mine, les deux partenaires se mettent en quête d'un nouveau « parent ». À la gare locale pleine de chercheurs d'emplois itinérants, Tang trouve un autre pigeon potentiel, un garçon de seize ans de la campagne, Yuan Fengming. Son père a quitté la maison pour trouver du travail, mais n'est jamais revenu. Yuan n'a donc pas eu le choix et a dû laisser l'école pour trouver du travail. Tang accepte d'aider Yuan à trouver un travail et de l'introduire auprès des propriétaires de la mine sous une condition, qu'il accepte de se faire passer pour le neveu de Song.

Sur le plan de la réalisation, il n'y a rien à redire à Blind Shaft. Alternant les couleurs froides (la mine, la misère) et les couleurs plus chaudes (la piaule où vivent les acolytes, la peau d'une fille lors du premier « massage »), le film se décline à la lumière poussiéreuse des communautés minières. Filmé en partie caméra à l'épaule, en partie en plan fixe, selon « un style cinématique de type documentaire » d'après la note d'intention du réalisateur, Li Yang sait jouer de la grammaire cinématographique pour accompagner le jeu des personnages. Ceux-ci emplissent le film de leur présence.

« Sans eux, sans leur aide et leur support dans le tournage du film, il serait impossible d'être là, ce film n'existerait pas », nous confiait le réalisateur. Ils sont misérables, mémorables et émouvants, ceux que le jury a choisi de remercier à travers Wang Baoqiang. Le jeune Yuan Fengming, en adolescent naïf qui se fait prendre au piège des deux compères, résume à lui seul une école des relations humaines chaude et sensible où chaque personnage apporte sa part d'humanité à l'œuvre cinématographique, apprend à ses dépens, le mépris et l'abjection. Sauf que cette fois, la sensibilité féminine, les valeurs qu'elle véhicule, générosité, partage, compassion sont incarnés à l'écran par un jeune homme candide, un enfant oublié des siens, trahi par ses pairs, une vie qui pourrait s'envoler en fumée au moindre faux pas.

Au-delà du fait qu'il fut censu en Chine, que le réalisateur eut les pires difficultés à venir à bout de ce film, Blind Shaft s'inscrit dans la lignée des Orphelin d'Anyang ou le Protégé de Madame Qing, dépeignant une réalité économique désastreuse où les adolescents sont obligés de mendier ou travailler pour aller à l'école, où les mineurs se tuent à la tâche, « accidentellement » ou de façon préméditée pour récolter quelques yuan participant à leur subsistance de quelques semaines.

Le jury ne s'y était pas trompé, ils ont cédé à l'émotion et au discours, ce qui fait, parfois il faut l'avouer, un immense bien. Ils ont récompensé de manière collégiale un film prometteur, un film politique qui critiquent avec verve le système et tous ses excès. La dérégulation à tous crins en Chine a conduit les promoteurs à dégager des profits en négligeant les règles de sécurité fondamentales au péril de la vie de mineurs qui travaillent pour 1000 yuan par mois. À ce prix-là, la vie d'un homme vaut trente mois de labeur. C'est cela que le public de Deauville a voulu condamner. À deux pas de chez nous, à l'heure des communications instantanées et des lignes long-courrier (merci, Air France !), la vie d'un homme ça a un prix. Et au cours actuel, validé par la COB (Communauté des Organisateurs de Boucheries), ça ne pèse pas lourd du kilo de chair. Chair à canon, chair à charbon, même crime, même combat.

Un message envoyé par-delà le temps et l'espace au gouvernement chinois et à ceux qui ne méritent pas vraiment mieux actuellement : « Ces gens n'ont déjà rien à bouffer ! Vos bombes qu'elles soient économiques ou militaires, serviront à nourrir la haine et le désarroi de millions de gens. Stop it ! En 2003, à la veille d'une guerre qui rappelle honteusement celle du Vietnam, Deauville a dit Non ! Non à la guerre, non à l'hypocrisie, non à la corruption. Mis à part les artistes engagés et présents alors, il a été dommage de ne pas voir plus de participants convaincus. Ils sont repartis ce soir-là vers quelques-uns de leurs tanks rutilants dont les pièces proviennent en grande partie de la sueur de nos frères chinois.

Vianney Meunier
(2003)

Publié par damien à 22:39

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Pour moi c'est le meilleur film de la dite "6ème génération", le plus percutant. Je viens de voir le deuxième long métrage de LI Yang, Blind mountain, qui est tout aussi réussi, peut etre un peu moins efficace. Décidément un réalisateur à suivre, pour l'instant bizarrement pas (encore) frappé d'interdiction temporaire de tourner

Publié par Anonymous chronofixer à 28 novembre 2007 21:25 #
 
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