mercredi 23 mai 2007

Sweet Degeneration (放浪)

Sweet Degeneration de Lin Cheng-sheng, 1997
Avec Chen Shiang-chyi, Lee Kang-shen

Après son service militaire, Chun-sheng revient voir son père, lui vole de l’argent pour aller à Taipei. Là, il vit sa solitude d’un hôtel à l’autre, égrenant son temps dans les bras de différentes filles, rêvant de devenir un grand saxophoniste.
Depuis sa jeunesse, il est très attiré par sa soeur aînée, mais c’est un secret, un sentiment qu’il garde pour lui seul. Sa soeur aime également Chun-sheng. Indifférente à son mari, elle rêve, se souvient de sa passion pour son ancien amant Haï, songe à son mariage malheureux et à son attirance pour son jeune frère.
Voir un extrait du film


“J’introduis des éléments autobiographiques dans mes films non pas pour que les personnages soient reconnus, mais pour que les spectateurs puissent être touchés par des sentiments qu’ils ont pu épr
ouver à l’égard de la vie.” (Lin Cheng-sheng)
C’est une histoire d’amour, de désir... d’un amour tabou entre une soeur et un frère.

Le réalisateur de Betelnut Beauty (爱你爱我) est resté assez confidentiel hors des rivages taiwanais. Pourtant ce cinéaste possède déjà une belle carrière et nous prouve une fois encore son talent avec Sweet Degeneration (放浪) à la lenteur certes éprouvante, mais savoureusement cinématographique.

Le long métrage s’ouvre s
ur un accident de voiture où Lin Cheng-sheng (林正盛) nous expose en un seul cadre la situation sociale de Taiwan et plus particulièrement de ses grandes villes.
Au menu : économie galopante, urbanisme luxuriant, peuplade de voitures et de scooters, chaleur tropicale, société civile éminemmen
t masculine, condition de vie améliorée avec en symbolique, l’arrivée des premiers téléphones portables et d’autres outils technologiques …
Une seule fresque et nous voici déjà les deux pieds sur l’île.
Chun-Sheng, le jeune héro de notre film, est un bon à rien, tout juste talentueux avec un saxophone entre les mains. Multiplian
t les échecs dans sa vie personnelle, il décide de quitter le cocon familial en dérobant toutes les recettes financières de son père dont on se demande si il ne serait pas chef d’une petite organisation véreuse.

En vadrouille d’hôtel en hôtel dans les rues urbaines de Taipei, , le jeune homme dépense ses deniers dans les boites de nuit de la capitale où il déambule à la recherche des meilleures soirées musicales autour de son instrument de musique adoré. Il mène alors une vie complètement débridée, accompagné de nombreuses filles d’un soir, histoire d’assouvir ses pulsions et de claquer le peu d’argent qu’il lui reste.

Sa soeur, toujours serviab
le pour son père, se remémore le passé et se rappelle les liens qui la rapprochait de lui. Alors qu’elle dort avec un chat, son frère n’en finit pas avec diverses demoiselles. Elle comprend son malaise social, mais il n’en fait que trop peu pour s’en sortir. Pire, dès avoir trouvé un emploi, Chun-sheng perd celui-ci au bout de seulement quelques jours. Mariée mais souvent seule et isolée, sa sœur a toujours eu un faible pour lui, ce qui n’est pas sans troubler sa vie, puisqu’il s’agirait là d’un amour co-sanguin.

Chun-sheng joue le rôle du protecteur et à ce titre est très affectueux pour sa sœur, voir parfois amoureux. Cependant il reste volage et obsédé par la réussite impossible d’une carrière de saxophoniste professionnel. Seulement, son pécule diminue comme peau de chagrin et Chun-sheng se voit dans l’obligation de revenir chez lui sous les yeux d’un père colérique. Ce dernier lui propose une fois pour toute de jouir de son indépendance en quittant la cellule familiale avec une petite somme rondelette permettant au patriarche de se dégager définitivement de ses responsabilités.
Toute cette tension et cette agitation dérèglent totalement la vie du jeune homme qui s’accroche dans une dernière danse à une escort girl jusqu’à vouloir l’épouser. Qu’adviendra t’il de cette famille ?

Si Lin Cheng-sheng est un aficionado des plans éloignés et d’une rythmique narrative apaisée, c’est bien parce qu’elle a fait ses preuves chez les grands frères Hou Hsiao-hsien et Edward Yang.
Celui qui représente à m
es yeux le meilleur cinéaste d’Asie (Hou Hsiao-hsien 侯孝贤) a contribué à redonner sa place à un style de cinéma réaliste qui s’était déprécié dans les années 80 avec l’arrivée des nouveaux changements informatiques et des mutations sociologiques causés par une société pressée désirant tout et tout de suite.
Lin Cheng-sheng assi
mila la leçon et exploita les vieilles recettes avec une maîtrise définitivement taiwanaise.
Cette maîtrise est en premier lieu visuelle, comme à l’accoutumée avec les magiciens taiwanais de l’image. Chaque plan, chaque instant de cinéma sont magnifiés.
Le maestro du genre reste l’incroyable Lee Pin-Bing, général en chef de l’image chez Hou Hsiao-hsien (Millennium Mambo, Three Times). Cependant nous nous contenterons ici avec plaisir pour le non moins excellent Tsai Cheng-hui, une sacré référence lui aussi. (Murmur of Youth du même Lin Cheng-sheng).
Il en est de même de la création sonore de cette œuvre qui se révèlent d’une grande utilité cinématographique. Entre ces grillons qui chantent l’été, jusqu’au ronronnement des scooter, en passant par la musique des années 90 gravitant autour du saxophone, , tout est dirigé et pensé avec talent.

Enfin Lin Cheng-sheng
sait où il va et avec qui. En choisissant Lee Kang-sheng, acteur attitré de Tsai Ming-liang, le réalisateur pointe du doigt une jeunesse à la fois infantile, irresponsable et investigatrice d’une fuite en avant sociale.
La dérive de Chu
n-sheng est un trait consistant de cette jeunesse taiwanaise. Sa déchéance malgré ses quelques essais de rédemptions sont des signes incontestables d’une jeunesse à la croisée de plusieurs chemins qui n’en connaît pas les destinations et le cinéaste Lin Cheng-sheng capte cette ambiguïté, cet entre deux avec un sens inné de l’empathie.
Ainsi, cette perte de repère se retrouve forcément dans le sujet épineux du film qu’est l’amour entre frère et sœur, même si celui-ci reste comme un voile en suspens sans jamais réellement détonner. Cependant le parallèle avec la situation familiale est éloquent, comme si cette perte de repère dans une famille très patriarcale avait marquée la sœur de Chun-sheng jusqu’à en perturber ses sentiments. C’est une thématique difficilement abordable que le réalisateur esquisse avec sagacité.

En définitive, et comme son nom l’indique, Sweet Degeneration trace les contours d’une jeunesse en roue libre se souhaitant indépendante et responsable, mais qui au final, n’est pas capable de se projeter dans l’avenir. Une lente décomposition de la société et de ses ancrages traditionnels que d’autres réalisateurs par la suite tenteront de démontrer. Un excellent film.

Damien Paccellieri

Publié par damien à 20:54

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