samedi 12 mai 2007

Hou Hsiao-hsien

Hou Hsiao-hsien, le maître

L'histoire du cinéma d'un pays est difficilement dissociable de son histoire politique. C'est particulièrement le cas pour Taiwan. Cette île a connu la démocratie et l'autonomie de façon lente et progressive. Avant 1945, Taïwan était sous la domination politique et culturelle du Japon. Après la défaite japonaise, ce sont les nationalistes chinois qui prennent cette place : l'armée du Guomindang, après avoir été vaincue par les Communistes en Chine continentale, franchit le Détroit de Taiwan et s'installe dans l'île en imposant la loi martiale qui ne sera levée qu'en 1987 !

La diplomatie américaine voit alors très vite en Taiwan un allié dans sa lutte contre le communisme et elle finance ainsi généreusement le miracle économique de cette île.


Voilà donc le visage de Taiwan au tout début des années 80 : une sorte de “mélange bizarre de richesse économique et de dévastation culturelle”, tel que l'a défini le cinéaste Wu Nianjian, scénariste, lui aussi très apprécié, de plusieurs films de Hou Hsiao-hsien. Dans ce contexte, une fois le climat politique apaisé, les Chinois de Taiwan, dont la plupart n'avait d'ailleurs pas suivi de bon gré les Nationalistes, ayant tout oublié de leur histoire, profitent du relâchement de la pression politique pour s'interroger sur leur situation et renouer avec leur propre culture. Des mouvements artistiques et littéraires revendiquent alors la spécificité taiwanaise dans un souci tout à fait légitime de vouloir retrouver leurs propres racines. Le cinéma va intégrer très vite cet esprit de révolte grâce à un groupe de cinéastes qui va être à l'origine de ce qu'on appellera la Nouvelle Vague Taiwanaise. Film-manifeste de ce mouvement : L'Homme Sandwich (1983), en 3 volets, dont celui qui donne justement le titre au film est signé par Hou Hsiao-hsien. La différence avec les films réalisés jusque là est frappante : dans un souci de réalisme qui contraste avec la tradition cinématographique de l'île, les décors sont naturels, les acteurs sont des non-professionnels et parlent le dialecte taiwanais ! Le nouveau cinéma taiwanais est né et son grand maître s'appelle Hou Hsiao-hsien.

Né en 1947 dans la province chinoise du Guangdong, Hou Hsiao-hsien arrive à Taiwan dès l'année suivante, car son père, militaire du Guomindang, suit l'armée. Comme la plupart des familles chinoises arrivées à cette époque sur cette île, la sienne aussi pense pouvoir retourner en Chine assez rapidement. En réalité, la fin tragique de la guerre civile qui se terminera avec la fuite définitive à Taiwan de Tchang Kaï-chek, en décidera autrement et enlèvera à tout un peuple l'espoir de revoir la terre natale.

Ce seul épisode suffirait à expliquer l'oeuvre de Hou Hsiao-hsien qui se situe au croisement d'un passé douloureux et d'un présent incertain. D'une part, Hou Hsiao-hsien est un cinéaste profondément chinois, tant ses racines sont imprégnées de la culture traditionnelle chinoise, d'autre part, il revendique la recherche de l'identité taiwanaise ensevelie sous les décombres des différentes occupations subies.

C'est dans ce contexte que s'inscrit l'œuvre de Hou Hsiao-hsien. Ce n'est donc pas étonnant que presque tous ses films soient fondés sur des dichotomies : le passé évoqué par une douce nostalgie qui contraste avec un présent qui montre toute la dureté de la vie ; le monde rural, décalé et paisible, qui s'oppose au monde urbain, moderne et turbulent ; une classe paysanne laborieuse, face à une classe moyenne sophistiquée et manipulatrice. L'évocation du passé, de ses propres souvenirs d'enfance, est une façon de retrouver son présent, un moyen d'arriver à imprimer sur la pellicule la mémoire vive de son pays. A ce passé nostalgique, Hou consacre l'un de ses plus beaux films, peut-être le plus sensible : Un Temps de Vivre, Un Temps de Mourir (1985), dans lequel il nous offre, entre autres, un portrait très suggestif de la vie rurale à Taiwan.

En outre, l'évocation du passé comporte aussi la recherche de ses propres racines, des repères historiques, de toute la mémoire d'un peuple. Ces thèmes seront la quintessence de la trilogie que Hou Hsiao-hsien consacrera à l'histoire de Taiwan, en particulier à la période comprise entre 1945 et 1950, c'est-à-dire entre la capitulation des Japonais et la prise du pouvoir définitive par les Nationalistes. Le premier volet est La Cité des Douleurs, magnifique Lion d'or au Festival de Venise en 1989. Le film raconte la destruction d'une famille de quatre frères, victimes de la guerre et de la répression politique. Premier film taïwanais tourné en son direct, où une multitude de dialectes chinois coexiste tant bien que mal avec le japonais des occupants, La Cité des Douleurs marque la consécration de Hou dans le panorama cinématographique mondial. Dans le deuxième volet de la trilogie, Le Maître de Marionnettes, Prix Spécial du Jury au Festival de Cannes en 1993, Hou offre au Maître Li une mémoire cinématographique ; en retour, ce dernier, à travers le récit de sa longue vie, lui permet de partir sur les traces de l’histoire chinoise.

Deux ans après, Hou Hsiao-hsien tourne Good Men, Good Women, autre chef d'œuvre, qui évoque pour la première fois la terrible période de la Terreur blanche des années 50.

Avec son film suivant, Goodbye South, Goodbye (1996), le cinéaste s'éloigne du passé et aborde la société contemporaine. Deux ans après, toujours dans la logique de la dichotomie, Hou reviendra au passé avec Les Fleurs de Shanghai, superbe récit de luttes intestines entre courtisanes et hommes de la haute société de Shanghai, à la fin du XIXième siècle. Chaque scène est un plan-séquence, précis, maîtrisé à l'extrême, dont le spectateur peut suivre l'enchaînement ou bien s'arrêter pour en explorer un détail. Une série d'instantanés que l'on retrouve aussi dans son tout dernier film, Three Times (2005), un triptyque qui est ensemble une évocation autobiographique des années 60, une magistrale reconstruction historique des années 20 et une tranche de vie de la société contemporaine taiwanaise, comme cela avait déjà été le cas pour Millenium Mambo (2002). Même si les trois volets du film sont, encore une fois, riches en références à l'histoire de Taiwan, Three times doit être considéré comme un nouveau départ dans l'œuvre de Hou Hsiao -hsien.

Aujourd'hui, ce grand cinéaste, avec + de 18 films à son actif, s'affirme comme l'un des plus grands maîtres de l'histoire du cinéma de tous les temps. Certes, nous les Occidentaux, nous sommes toujours déroutés devant ses films où contemplation rime avec composition. Et pourtant, chaque fois, l'engouement critique et l'attente suscitée par ses films ne sont jamais déçus. Peut-être parce que, comme l'a très bien souligné Antoine de Baecque, un film de Hou Hsiao-hsien est “une voie vers la connaissance”, une façon de voyager “au cœur d'une civilisation que nous maîtrisons peu, mais qui nous attire”. Et sans doute aussi une façon de voyager à travers le cinéma. Le vrai.

Filmographie

1980 - Lovable you
1981 - Play while you play
1983 - The green, green grass of gome
1983 - Les garçons de Fengkuei
1983 - Sandwitch man (volet d'un film en trois parties)
1984 - Un été chez grand père
1985 - Un temps pour vivre, un temps pour mourir
1986 - Poussière dans le vent
1987 - La fille du Nil
1989 - La cité des douleurs
1993 - Le maître des marionnettes
1995 - Good men, good women
1996 - Goodbye south, goodbye
1998 - Les fleurs de Shanghai
2001 - Millennium mambo
2003 - Café lumière
2005 - Three times
2007 - A la recherche du ballon rouge

Luisa Prudentino

Publié par damien à 15:27

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