samedi 21 avril 2007

Realisateur : Jia Zhang-ke

Jia Zhang-ke, au-delà du réel

Devenu chef de file de la sixième génération des réalisateurs chinois, Jia Zhang-ke est resté quelqu’un de simple, avec son timbre de voix unique qui le fera toujours passer pour plus jeune que son âge. L’enfant roi de la scène indépendante voit le jour en 1970 à Fenyang, une ville aux mutations économiques violentes située dans la province du Shanxi. Le Shanxi est depuis fort longtemps une terre de cinéma qui a vu passer d’autres grands réalisateurs comme Wu Tianming et de nombreux longs métrages des années 80.
De ses études, Jia Zhang-ke choisira la voie des beaux arts, mais Terre Jaune de Chen Kaige (1984) le ramènera vers le cinéma, un art synthétisant les autres.

Lors des évènements de 1989, Jia Zhang-ke a tout juste 19 ans et l’âge pour voir s’annoncer les mouvements estudiantins de l’époque. Alors que de nombreux rêves de jeunesse se voient reportés vers d’autres lendemains, c’est le début d’une nouvelle ère cinématographique en Chine avec l’arrivée des premiers films indépendants, Mama de Zhang Yuan en tête.


Fraichement diplômé de l’Institut de Cinéma de Pékin en 1993, Jia Zhangke s’immisce déjà à l’écriture de ses premiers scénarii. C’est le temps des clopes au bec et des clopinettes, des idées fulgurantes et belliqueuses. Alors que son premier scénario sera employé pour Platform, son deuxième film, l’apprenti magicien se consacre à Xiao Wu (1997), sa première œuvre tournée en totale indépendance de l’Etat.
A cette époque, peu de cinéastes chinois choisissaient d’emprunter les chemins escarpés des productions privées voir le cas échéant de fortune où les proches mettaient tous leurs mains à la poche. Sa liberté d’expression comme seule trophée, Jia Zhang-ke optera pour cette solution quitte à se priver malheureusement de son public naturel en étant interdit de sortie dans les cinémas chinois.
Avec Xiao Wu, le désormais cinéaste observe par le biais d’un voleur, le dérèglement social de son pays. Par le prisme de sa ville natale, Jia Zhang-ke amorce déjà l’écueil d’un talent en devenir.
Français comme nous sommes, le Festival des 3 Continents a su encourager le jeune homme qui ne tarde pas alors à se remettre en scelle trois ans plus tard avec Platform (2000).
Sur les traces d’une troupe d’artistes vers la fin des années 70 jusqu’à la fin des années 80 (tant d’années d’évolutions incessantes), le réalisateur parvient à émettre des réflexions autour de la jeunesse ouverte à de nouvelles perspectives grâce aux réformes de Deng Xiaoping malgré un engrenage de ruptures identitaires.
Il y a aussi dans ce long métrage une forte partie autobiographique certainement capitale dans la remise d’une seconde Mongolfière d’Or, un doublé qui l’encourage, le fait connaitre à l’international et le propulse comme nouveau prodige du cinéma chinois.

En 2001, Jia Zhang-ke tourne In Public un documentaire commandé par le festival de Jeonju en Corée, tourné exclusivement dans des lieux publics où les changements urbains et sociaux nécessaires à la Chine ont dénature l’authenticité des relations humaines. Dans un double langage des images, le cinéaste mise sur une technicité, un visuel très cinématographique tout en dégageant par delà des thématiques sociales essentielles.
Daté de 2002, Plaisirs Inconnus, tourné en numérique (faible coût, nouvel outil de travail, mobilité et développement du montage plus aisé) dans sa province bien aimée du Shanxi, confirme le plaisir maladif de jeunes chinois à s’ennuyer ferme jusqu’à contempler leurs propres vicissitudes.
Ces jeunes sans connexions familiales, sans pare chocs sociaux, évoluent dans leur petite ville, déboussolés, rêvant de grandes métropoles à l’image de Pékin ou Shanghai qu’ils souhaiteraient tant rejoindre. Mais peu à peu ces jeunes voient leurs vies se faner, sans pouvoir y changer quelque chose.
En seulement trois long métrages et un court le gaillard de Fenyang s’est imposé comme un cinéaste du réel posé sur des réflexions concernant la jeunesse de son pays loin de pouvoir encore assimiler leurs nouvelles identités individuelles, dans une marche orchestrée par une évolution économique fulgurante.

Mais le réalisateur au regard attendrissant et au sourire d’enfant continue son chemin de croix avec The World (2004), premier de ses films à être passé au crible du le bureau du cinéma et à sortir sur le territoire chinois.
A cet instant tous les cinéastes indépendants s’étaient demandés si le timide jeune homme ne s’était pas fourvoyé avec ce projet. A la vue de la poigne de fer et de la ténacité avec laquelle il tenait le plateau lors du tournage du film, ses proches le savait déjà éminemment sûr de ses convictions et destiné à marquer d’une pierre blanche le parcours du cinéma chinois actuel.
En effet The World est l’un des premiers signes d’amélioration dans les relations entre l’Etat et le bulle du cinéma chinois indépendant proposant à ces réalisateurs une nouvelle démarche de coopération. Malheureusement cette démarche s’entrave de nombreuses fausses notes comme la mise à pied de Lou Ye pour une durée de 5 ans qui suit celle de Jiang Wen.

Grand ami de Wang Xiaoshuai, Jia Zhang-ke n’hésite pas à demander au réalisateur de Beijing Bicycle de tenir un petit rôle dans son film, histoire d’entretenir une amitié plus que cinématographique.
Quand on pense à toutes les beuveries de ces deux cinéastes qui aiment se retrouver dans les locaux de production de Jia Zhang-ke non loin de la cinémathèque chinoise, l’avenir d’un pan du cinéma chinois se joue peut être entre ces quelques murs.

L’année 2006 fut certainement l’année « Jia Zhang-ke » avec l’obtention au Festival de Venise du Lion d’Or pour Still Life, une très haute distinction du cinéma international de plus pour le cinéma chinois en plein développement. Réalisant Dong dans la foulée, les deux œuvres se colmatent pour mieux nous profiler la situation instable de toute une région autour des Trois Gorges, obligée à déménager mais à subir aussi de plein fouet les mutations chinoises et leurs gourmandises énergétiques.
Jia Zhang-ke tire ainsi la sonnette d’alarme et nous informe de la perte sociale et culturelle de cette région face à la frénésie économique ambiante. A noter qu’il s’agit aussi de la première fois où le cinéaste laisse au repos la jeunesse, sa thématique de prédilection.

Accompagné par le brillant Yu Lik-wai aux manettes du chef opérateur, Jia Zhang-ke est un artiste prolifique. Par sa démarche croulante et son regard commutatif, le chef de la sixième génération, comme il ne l’aime pas l’entendre, risque encore de nous surprendre ces prochaines années. En attendant Jia Zhang-ke trouve encore le temps d’écrire un livre sur le cinéma chinois indépendant (il a écrit plusieurs sur ses propres films) et songe à ouvrir une école de cinéma. Ses parents, modèles de mansuétude, n’en reviennent toujours pas ! Leur progéniture mènera le cinéma chinois vers un exceptionnel destin…

A voir : l'excellent documentaire Made in China sur Jia Zhang-ke disponible en France sur le dvd de The World édité par Mk2. Rares sont les portraits cinématographiques chinois et Julien Selleron nous offre une chance unique de découvrir au plus près la personnalité du cinéaste. Un grand coup de chapeau à la Belgique.

Filmographie

1997 - Xiao Wu
2000 - Platform
2001 - In public (court métrage)
2002 - Plaisirs inconnus
2004 - The world
2006 - Still life

2006 - Dong (documentaire)
2007 - Inutile
Damien Paccellieri

Publié par damien à 08:24

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