lundi 12 mars 2007
Suzhou River
Suzhou River de Lou Ye, 2000Avec Zhou Xun, Jia Hongshen
S'il est vrai que la nouvelle génération du cinéma chinois (pourquoi parler de nouvelle vague ? Pas de vague sur une rivière) a un bel avenir, Lou Ye (娄烨) en est un de ses dignes représentants.
Son film Suzhou River (苏州河), interdit alors en Chine, fait preuve d'une réelle originalité dans son propos en important un mythe occidental et d'une incontestable virtuosité dans la forme qu'il emprunte.
Un pur joyau à découvrir en se laissant flotter au rythme de la rivière Suzhou.Tout commence par un prologue où le narrateur se laisse porter par cette rivière qui nourrit Shangaï depuis des temps immémoriaux.
Un pur joyau à découvrir en se laissant flotter au rythme de la rivière Suzhou.Tout commence par un prologue où le narrateur se laisse porter par cette rivière qui nourrit Shangaï depuis des temps immémoriaux.
D'emblée son propos est saisissant et un montage syncopé vient le soutenir d'une manière admirable :
Lou Ye, l'auteur va s'intéresser aux gens, aux destinées qui se tracent dans le sillage des péniches sur la rivière de l'amour, tandis que Lou Ye, le narrateur, vidéaste de son état va promener son œil curieux et perçant sur les rues de Shanghaï à la recherche de la vérité qui déplaît aux gens mais aime à s'enjoliver des contes et légendes qui bercent l'imaginaire occidental et asiatique depuis des générations. Peu importe qu'une
sirène n'ait pas sa place dans le folklore chinois du moment qu'elle permet d'apporter cette touche de magie dont s'enivre Suzhou River et d'illustrer les états d'âme d'une génération désœuvrée en manque de repères. La sirène c'est Meimei, magnifique et voluptueuse Zhou Xun (周迅) qui irradie l'écran de sa présence. Rares sont les actrices qui, telles Gong Li (巩俐) ou Zhang Ziyi (章子怡) emplissent tellement et en même temps s'intègrent parfaitement au cadre qui leur est imposé par la mise en scène. Mais qui est Mardar ? La légende raconte, mais était-ce seulement une légende, que ce jeune coursier s'est, un jour, vu confier une mission inhabituelle, celle de conduire une certaine Moudan chez sa tante chaque fois que son père le lui demanderait et que, fatalement, de chevauchées en soirs d'orages, le couple est tombé amoureux.
Jusqu'au jour où Mardar fut impliqué dans le kidnapping de Moudan, l'affaire tourne mal et Mardar cherchera pendant des années celle qui, par amour a sauté dans Suzhou River et a promis de revenir en sirène.
L'amour d'une sirène est inamissible, on n'y échappe pas. C'est alors que Meimei entre en scène et, par procuration, deviendra Moudan aux yeux de Mardar.
Lou Ye s'amuse, construit son histoire sous nos yeux, virevolte avec Moudan, danse avec Meimei, les deux histoires intriquées n'en forment plus qu'une et par une construction géniale reviennent des séquences qui se font écho tout au long du film. Des musiques qui s'interpellent et exploitent même (c'est assez rare pour le préciser) tous les canaux Dolby.
Car Lou Ye emploie tous les moyens à sa disposition pour servir son scénario : la caméra subjective a des oreilles et le narrateur en voix off, de s'enfermer dans un monde autiste où les dialogues deviennent sourds, inaudibles puis reprennent vie grâce à une bande son superbe
Il a besoin de s'isoler,
de faire abstraction de son récit pour mieux s'y plonger, de jouer avec la lumière des enseignes et de la ville à laquelle les protagonistes viennent se brûler les ailes. Plongée dans un univers sombre (le soleil n'y apparaît que pour s'y coucher) qui n'est pas sans rappeler Blade Runner par nombre d'aspects, la Nuit est reine pour cette Reine de la nuit qui s'ennuie de devoir jouer le rôle d'une autre et qui décidera finalement comme Moudan, de prendre en main son destin. Le métrage du film (assez court : 1H23) n'entache pas la densité du récit et n'occulte en rien la palette des sentiments avec laquelle Lou Ye se plaît à jouer, donnant une touche d'amertume par ici, un zeste de joie et d'humour par là.
Et de l'amour, beaucoup d'amour mais sans ostentation ; Lou Ye ne s'y appesantit pas à l'opposé de son compatriote Liu Bingjian (刘冰鉴) (Le protégé de Mme Qing - 男男女女). C'est d'abord l'histoire de deux êtres qui se dédoublent, se renvoient mutuellement une lumière que chacun ne parvient pas à trouver seul. Et entre eux coule une rivière, " chargée d'histoire, qui charrie des siècles de déchets, ce qui en fait la plus sale.
Beaucoup y vivent néanmoins et gagnent leur vie. Ils passent leur vie ici.
Regardez, nous dit-il vous pouvez les voir. Si on regarde assez longtemps, la rivière montre tout : le travail, l'amitié, les familles, l'amour et …aussi la solitude ". Lou Ye a choisi de nous en montrer deux. En plan serré, sa caméra s'attarde sur eux, nous les raconte et ne perd jamais le fil de l'eau.
A travers son regard, Suzhou River s'embellit, se charge de cet amour intangible qui la nourrit comme elle le nourrit. Subversivement, il brave l'autorité de Pékin en nous montrant une Chine qui s'épanche au rythme des battements de millions de c(h)œurs, non plus en une seule voix. Si vite, trop vite peut-être. Précipitez-vous avant que le courant ne passe. Rarement écran de cinéma aura vu si belle histoire.Vianney Meunier
(2001)


















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