samedi 3 mars 2007
Shanghai triad (摇啊摇,摇到外婆桥)
Shanghai Triad de Zhang Yimou, 1995 Avec Gong Li, Li Baotian, Lie Xuejian, Sun Chun
Dans les années 30, Shuisheng, un jeune garçon de la campagne chinoise débarque à Shanghai. Accueilli par son oncle qui l’introduit dans l’univers de la mafia, il devra servir la maîtresse du grand chef, Bijou. Shuisheng découvre un autre monde où passion, jalousie, trahison, et soif de pouvoir font rage…
Zhang Yimou (张艺谋) a toujours voulu traivailler sur la mafia chinoise des années 30. Avec Shanghai Triad, il exauce son souhait et le film en devient une valeur étalon du genre.
Shuisheng est un enfant de la campagne et sa famille vie de la culture des champs. Cela ne suffit malheureusement pas pour vivre décemment.
Shuisheng s’en va alors à Shanghai et demande de l’aide à son oncle. Celui-ci prend sous son aile le jeune garçon et l’entraîne dans les quartiers les plus riches de la ville pour lui présenter son nouveau patron, parrain de la mafia locale et patriarche de la dynastie Tang.
Cette rencontre sera expéditive mais débouche sur un travail bien rémunéré dont Shuisheng se devra d'honorer. Malgré son jeune âge et son peu d’expérience, on lui confie de prendre soin des besoins de Bijou, la maîtresse du patron. Femme artiste, chanteuse et danseuse dans un cabaret de Shanghai, son indiscipline et son caractère difficile agace les proches collaborateurs du patron. Pour eux, elle n'est qu'une potiche entretenue par la causa nostra chinoise. Bijou est aussi native de la campagne mais le cache pour ne pas s’attirer des rumeurs dispensables à sa carrière où elle cotoie la bourgeoisie locale.
A ses côtés Shuisheng, découvrira de ses yeux d’enfants l’univers de la corruption, de ses richesses à ses complots, du bonheur à l’enfer.
Là où on s’attendait à une œuvre sociale, le cinéaste crée la surprise en affichant des ambitions bien plus romanesques. En effet Zhang Yimou ne reprend plus les quelques livres de Mo Yan (莫言) ou d’autres conteurs chinois mais joue la carte des années 30 à Shanghai, "le Paris de l’Orient" comme on pouvait le dire à cette époque. Quelle est donc l’origine d’une telle référence à la capitale française ? En 1844, le traité de Huangpu ouvre des ports du commerce chinois à notre pays et sonne l’occasion d’y développer une concession. Toutes les innovations mod
ernes françaises et européennes s’y sont alors introduites, de l’installation de divers observatoires à l’implantation de la compagnie de tramways. En 1928 et jusqu’en 1946 année de la rétrocession, la concession française de Shanghai possédait 100 tramways et 60 autobus fréquentés par 60 000 000 de passagers par an. Même si la concession internationale présentait plus d’espace elle ne fut jamais aussi bien développer.Cette histoire semble nous éloigner du long métrage de Zhang Yimou mais elle est un parallèle indispensable pour comprendre le Shanghai de ces années.
Ainsi le réalisateur du Sorgho Rouge amorce parfaitement l’ambiance sino européenne de cette époque et la mixité culturelle existante alors. Les habitants de Shanghai se mélangeaient facilement avec les autochtones français, anglais ou néerlandais et s’appropriaient leurs habitudes vestimentaires et comportementales. Du smoking à la musique, en passant par le cabaret typiquement français où Bijou s’expose, tous les détails de cette société d’antan sont fidèlement reprit par le réalisateur. La liberté sexuelle est aussi à son apogée, car comme aucune autres villes chinoises, Shanghai fut bercé par les mœurs occidentales.
Comme le chante Bijou, reprit de Bai Kwong, une célèbre diva shanghaienne des années 30 : « Jia xing xing, jia xing xing, zwo ren re bi jia xing xing. Ni xing kan, ni yao kan, ni jin zi xi de kan ge qing »
Traduction : « Semblant,…tu fais semblant, pas la peine de faire semblant. Voir, tu veux vraiment voir, ne te gêne pas, regarde bien ! »
Par cette interpellation, la femme joue de sa séduction sur l’homme et reprend du pouvoir, de l’influence.
Gong Li (巩俐) interprétant Bijou, change complètement de domaine en quittant les œuvres sociales comme Qiu Ju pour un film de mafia et endosse l’une de ses meilleures prestations offertes à ce jour. Elle passe par toutes les émotions, chante elle-même, aussi présente que précieuse à chaque scène du long métrage.C’est là où l’œuvre gagne et perd aussi de son charme, en se détournant du regard d’enfant de Shuisheng pour se tourner vers les aspirations de Bijou.
Malgré cette déviance, Zhang Yimou continue à nous interpeller sur certaines réalités de l’époque comme le réseau tissé par la mafia dans les hautes sphères du pouvoir et de l’économie. Ce sont de véritables empires bâtis par de grandes familles qui n’ont prospéré pas tant sur le commerce d’objets de consommation illégaux mais bien plus sur des arrangements économiques et politiques.
Le cinéaste tisse donc une première moitié de film explicative des liens, des lieux et des acteurs de cet univers contrasté. Dans une seconde moitié, le long métrâge brûle tous ces éléments sous les yeux de Shuisheng l'acheminant à une réalité ensanglanté.
Et c’est véritablement dans cette deuxième phase que Shanghai Triad prend toute son ampleur et développe sa meilleure narration.
Au final Shanghai Triad est une excellente fiction sur la mafia chinoise (pour information la naissance de ces triades viennent de la fo
rmation de certaines sociétés secrètes, comme les Shaolin, les Boxers en Chine qui entretenaient une vraie culture de fonctionnement autonome et qui sera reprise à des fins plus machiavéliques) à travers les yeux d’un jeune paysan où Zhang Yimou s’engage par une photographie superbe et travaillée, une musique douce à base de l’instrument chinois Yang qin, et enfin par une actrice talentueuse au sommet de sa carrière.Damien Paccellieri


















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