samedi 24 février 2007

La Divine (神女)

La Divine de Wu Yonggang, 1934
Avec Ruan Lingyu, Tian Jian, Zhang Zhizhi

La Divine (神女) est un mélodrame qui raconte l’histoire d’une mère-prostituée qui tente de donner une éducation à son fils mais qui rencontre sur son chemin un souteneur qui l’exploite et un instituteur qui essaie de l’aider.
Sortie en salle le 7 décembre 1934 à Shanghai, La Divine est le premier film de Wu Yonggang (吴永刚), qui en est aussi le scénariste et le décorateur, et l’un des derniers de Ruan Lingyu (阮玲玉), la grande star féminine du cinéma shanghaien des années trente qui se suicide quelques mois après la sortie du film, le 7 mars 1935, le jour de la fête des femmes, et dont les funérailles seront suivies par des milliers de personnes dans les rues de Shanghai. Il reçu à sa sortie un bon accueil critique, Chen Wu et Miu Miao, deux célèbres critiques de l’époque le qualifièrent de « style unique » et de « contenu parfait ».

Longtemps méconnu en France comme en Occident, La Divine est aujourd’hui à l’honneur. Il fut projeté à l’occasion de toutes les rétrospectives récentes consacrées au cinéma chinois, au Centre français Georges Pompidou en 1985, à Pordenone en Italie en 1995, et plus récemment à la cinémathèque française à l’occasion de l’année de la Chine en France.
Une restauration de La Divine a aussi été entreprise aux Etats-Unis à l’initiative de Richard Meyer, professeur à la Ball State University de Muncie, et du San Francisco Silent Film Festival, pour une sortie du film en DVD.
Une autre restauration, plus ambitieuse, a été lancée en France par Jacques Poitrat et Jean-Michel Ausseil pour une diffusion sur la chaîne franco-allemande ARTE (le 27 mai 2004) et une sortie DVD.
Ces différentes restaurations font de La Divine le film muet chinois le plus connu et reconnu en Occident, et le place parmi les films les plus importants de l’histoire du cinéma chinois, au côté de Printemps dans une petite ville (小城之春) de Fei Mu (费穆), réalisé en 1948.Cette notoriété, La Divine ne la doit pas seulement à la fascination qu’exerce encore aujourd’hui l’actrice Ruan Lingyu sur les spectateurs européens (Center Stage, le film de Stanley Kwan consacré à la vie de Ruan Lingyu a eu un certain succès en France) mais aussi à la maturité technique dont fait preuve Wu Yonggang pour son premier film.

Produit par la compagnie Lianhua alors que le cinéma chinois bascule vers le parlant, Les Malheurs de la jeunesse sort en salle la même année, La Divine est l’un des derniers films muets shanghaiens. Il en représente aussi le sommet esthétique.
La Divine est en effet un vrai film muet, dans le sens où l’entendait André Bazin dans son article L’évolution du langage cinématographique, c’est-à-dire un film dans lequel l’image, et non les intertitres, fait sens en elle-même.
Les gros plans du visage muet de Ruan Lingyu sont ainsi très expressifs. Ils fascinent, grâce à la beauté et à l’intensité du jeu de Ruan Lingyu, mais ils accentuent aussi l’impression de jeu naturel, authentique, de l’actrice en proposant un rapport immédiat et organique, et non littéraire comme la parole, à la vérité. On peut lire dans ces gros plans l’intériorité de Ruan Lingyu et du personnage qu’elle interprète, sans avoir besoin d’intertitre.
Dans ces gros plans Ruan Lingyu exprime simultanément des sentiments contradictoires et révèle ainsi la duplicité de son personnage à la fois mère « pure » et prostituée.

Les décadrages sont un autre effet cinématographique que Wu Yonggang utilise avec beaucoup d’intelligence. Le plan cadré uniquement sur les deux paires de jambes masculine et féminine, au milieu du film, est magnifique. Il force le spectateur à penser que la scène existe en dehors du cadre, mais sans le lui montrer. Il évoque la prostitution sans la représenter réellement dans l’image et en multiplie ainsi la force d’évocation.
Wu Yonggang, en utilisant ces gros plans et décadrages, mais aussi des surimpressions (dans le dernier plan du film dans lequel La Divine et son fils sont « réunis »), donne à La Divine son style unique et un « langage » par l’image propre au meilleur cinéma muet.
La Divine montre la noirceur de la société shanghaienne des années trente en dénonçant un problème majeur, la prostitution. Wu Yonggang, avec l’aide de Tian Han (田汉) qui l’a conseillé lors de l’écriture du scénario, se place ainsi parmi les réalisateurs progressistes qui ont changé le cinéma shanghaien au début des années trente.

Mais La Divine est aussi un mélodrame, genre mettant l’accent sur la compassion. Ses personnages correspondent aux personnages stéréotypés des mélodrames hollywoodiens : une femme victime, un bandit odieux et un enfant innocent.
Ainsi, même s’il y ajoute des réalités liées à la société shanghaienne, Wu Yonggang s’inspire des mélodrames hollywoodiens, spécialement des mélodrames maternels, comme Blonde Vénus, de Joseph von Sternberg, avec Marlène Dietrich, réalisé en 1932 dans lesquels les femmes opprimées luttent contre des hommes méchants.
Dans ces deux films, les deux femmes, une chanteuse de cabaret dans Blonde Vénus, une prostituée dans La Divine, se battent contre ces hommes pour garder leur enfant.

Blonde Vénus et La Divi
ne sont en effet très proches par leur thème et par l’image qu’ils donnent de la femme. Les deux films se terminent ainsi par le sacrifice de la mère pour son enfant. La fin de la Divine fut d’ailleurs critiquée à sa sortie pour sa timidité. Wu Yonggang admis lui-même, dans une lettre qu’il publia début 1935 dans le journal de la Lianhua que la fin de son premier film était un échec. Cependant, dans le remake parlant de La Divine qu’il réalise à Shanghai en 1938, Yan zhi lei (胭脂泪), interprété par Hu Die (胡蝶), Wu Yonggang ne change pas véritablement la fin. Même si La Divine revoit son fils à sa sortie de prison, elle ne lui parle pas et continue ainsi de lui faire croire qu’elle est morte.

Après ce long métrage, Wu Yonggang réalise plus d’une trentaine de films jusqu’en 1982. Il reçoit même en 1981 le prix du coq d’or pour Ba shan ye yu. Mais La Divine reste toujours son film le plus connu.

Christophe Falin

Publié par damien à 21:00

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